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À qui profite le séisme ?

Geoffroy Géraud-Legros / 17 mai 2011

La crise déclenchée par la mise hors-jeu du Président du FMI est lue au prisme franco-français. Pourtant, ses effets pourraient être plus décisifs sur le théâtre du scandale… aux États-Unis d’Amérique même.

« Cui bono » ? À qui profitent et quels buts recherchent les évènements qui rompent l’ordre normal, tranquille ou établi des choses ? Fondement de toute recherche de vérité et de responsabilité, cette maxime appartient au langage du droit. Son usage doit, néanmoins, se faire selon la plus grande rigueur, hors de laquelle elle ouvre la porte aux innombrables déclinaisons de théories du complot. Ouvertement ou implicitement, ce questionnement s’est immédiatement imposé à la plupart de ceux qui, ce dimanche, ont entendu résonner le « coup de tonnerre » - la formule est de Martine Aubry - de l’arrestation, à New York, de Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et probable candidat socialiste, en tête dans les sondages devant ses challengers potentiels, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.

Prisme franco-français

Assez curieusement, c’est presque uniquement vers cette problématique – le jeu politique français - que convergent les questions des médias face à cet évènement extraordinaire. Nicolas Sarkozy bénéficiera-t-il de l’éclipse, peut-être définitive, de l’ancien ministre des Finances ? Qui, au sein du PS, sera l’héritier de la pole position déchue ? François Hollande, que les sondeurs classaient second au palmarès des présidentiables PS ? Ségolène Royal, qui fut la challenger malheureuse de Nicolas Sarkozy ? Martine Aubry, qui semblait avoir laissé la place au favori des sondages au terme d’un certain "Pacte de Marrakech" ? Ou assistera-t-on au grand retour de Laurent Fabius, « poids lourd » du parti, qui, fort de son rôle essentiel dans la victoire du « non » au référendum sur le Traité constitutionnel de 2005, pourrait rêver de capitaliser à gauche de la gauche comme M. Strauss-Kahn espérait capitaliser au centre ? Toutes les combinaisons ont été pour ainsi dire passées au crible par les observateurs. Fort logiquement, ces questions glissent sur le terrain des hypothèses occultes, mettant en scène les principaux protagonistes des antagonismes politiques franco-français. Ainsi, le quotidien "Le Monde" relatait hier que l’émission d’un "Tweet" par un militant UMP annonçant l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn avant les médias traditionnels avait fait naître la rumeur d’une implication du parti présidentiel. Curieusement, pourtant, ni les observateurs ni les commérages n’interrogent réellement les effets que la mise hors-jeu de Dominique Strauss-Kahn pourrait avoir sur sa fonction actuelle de dirigeant du FMI. Personne ne s’est interrogé sur le fait que le scandale ait pour théâtre les États-Unis d’Amérique.

Avantage à l’Amérique…

Il serait à la fois vain et fort peu déontologique de prendre parti pour l’une ou l’autre version des faits en présence. Il n’est pas inutile non plus de rappeler que l’inculpé bénéficie toujours de la présomption d’innocence, dans cette atmosphère de lynchage où l’on voit des médias dits classiques, emboîter sans complexe le pas à Marine Le Pen, ou, plus souvent encore, saisir l’occasion de faire dans le salace et le scandaleux… panneau où est tombé malheureusement certain quotidien de notre pays, par sa "une" d’hier. Toute légitime est, en revanche, la recherche des bénéficiaires d’une éventuelle disqualification de Dominique Strauss-Kahn. Or, pour peu qu’on interroge le contexte dans lequel le boss du FMI exerce ses hautes fonctions, il apparaît avec assez de clarté que la stratégie économique et internationale de la première puissance mondiale aurait beaucoup à gagner d’une éviction de l’énergique directeur général du Fonds... "Témoignages" évoquait hier les conséquences de la chute de M. Strauss-Kahn dans la continuité du conflit de monnaies euro contre dollars engagé au commencement de la crise financière de 2008 (référence). L’affaire révélée samedi et dimanche derniers pourrait bien aussi avoir des effets non négligeables sur deux points essentiels de l’agenda international et interne de la politique des États-Unis.
Le directeur général du FMI ne se rendra pas à l’importante rencontre organisée par le "Peterson Institute" le 19 mai, consacrée à la « coopération économique internationale », où l’on attendait un discours confirmant ses précédentes déclarations favorables à une aide présentée comme « généreuse » du FMI aux régimes successeurs des dictatures égyptienne et tunisienne. Cette ouverture à des financements était-elle du goût de tous à Washington, qui a bien souvent utilisé le FMI comme moyen de pression pour contraindre des États à court de ressources de procéder à des « réformes » favorables à la pénétration des multinationales ? Le programme proposé s’accordait-il à celui de la Maison Blanche, ou contrevenait-il aux intérêts de certaines multinationales, qui ont depuis les dernières élections de puissants alliés au Sénat ? Il est trop tôt pour le dire, et l’« autonomie » revendiquée par le Fonds fait écran à la compréhension des relations de ses membres à l’espace politique. Une chose est certaine : le changement de la donne au sommet de l’institution ne sera pas sans conséquence sur les orientations économiques que donneront les USA à la « transition » économique des pouvoirs post-Ben Ali et post-Moubarak.

… mais à quelle Amérique ?

C’est aussi et peut-être surtout dans la politique interne des États-Unis que le changement de direction à la tête du FMI pourrait avoir des contrecoups. Dotée d’une large majorité d’élus républicains néo-conservateurs depuis le scrutin de novembre dernier, la Chambre des représentants (organe législatif des USA) est depuis l’élection le théâtre d’âpres débats relatifs à la politique budgétaire américaine. Appuyé par le mouvement ultra des "Tea Party" - ces groupuscules issus de la classe moyenne en déclassement social qui se sont constitués dans les USA - Paul Ryan, président de la Commission du Budget, exige un programme de « coupes » de 5800 milliards de dollars en 10 ans, soit plus de 4000 milliards d’euros. Sans surprise, les Républicains proposent que ces « rabotages » atteignent les programmes d’aide sociale et plus particulièrement l’« Obamacare » - les systèmes d’assistances médicales installés par le Président en fonction. Par ce plan, intitulé "A Path to Prosperity" (un chemin vers la prospérité) M. Ryan estime parvenir à « une floraison de l’offre d’emploi et de la construction immobilière ». Un programme auquel certains démocrates opposaient la feuille de route dévoilée par Dominique Strauss-Kahn à peu près simultanément au « chemin vers la prospérité » de la droite ultra-américaine. Le dirigeant du FMI y développait des arguments diamétralement opposés, plaidant pour des « revenus décents du chômage », « une forte protection sociale » et affirmant l’importance des « négociations collectives ». Le vote à la Chambre des représentants est intervenu hier. La dégradation de l’image du banquier en chef de la planète, par des accusations qui le marqueront définitivement au sceau de l’infamie devant une opinion américaine dont on sait le moralisme constitue un atout maître entre les mains des Républicains dans le bras de fer engagé avec Barak Obama. Des républicains qui, sous la plume de Mike Reagan, fils de l’ancien président ultra-libéral, invoquaient déjà les « sombres avertissements » donnés par le FMI à l’administration Obama et les exhortations à des « programmes immédiats de réduction de la dette », plaidés par un certain… John Lipsky, numéro deux du Fonds qui assure désormais l’intérim de M. Strauss-Kahn.

Geffroy Géraud-Legros


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