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ARAST : Les masques tombent

Geoffroy Géraud-Legros / 25 août 2010

Un immense gâchis, une série de manipulations au degré le plus bas de la politique politicienne, un détournement éhonté de la défense des travailleurs : c’est sans doute ce que retiendra l’histoire de l’effondrement de l’ARAST.
Après près d’un an d’une confusion souvent volontairement entretenue, les tribunaux ne peuvent faire autrement que de reconnaître l’obligation pour l’assureur financé par les cotisations patronales –l’AGS- envers les anciens salariés de l’association disparue. Ainsi en ont décidé hier les Prud’hommes en condamnant l’AGS à régler 350.000 euros d’indemnités à 30 travailleurs qui en ont fait la demande. Un verdict qui confirme largement l’analyse développée depuis le début de la crise dans les colonnes de "Témoignages", où nous n’avons jamais cessé d’apporter des éléments contre les arguments fallacieux d’un assureur décidément fort mauvais payeur. Et d’éclairer les ressorts politiques de la plus grande faillite de l’histoire sociale réunionnaise.

Au-delà de sa complexité juridique, le dossier de l’ARAST a plusieurs facettes. Sur le plan social, c’est le drame de 1.250 employés, dont une grande majorité de femmes, jetées à la rue à la veille des fêtes de fin d’année. A l’origine de la faillite : des dépenses inconsidérées et fort peu transparentes, sur lesquelles les rémunérations des dirigeants ont pesé fort lourd. Sur le plan politique, la chute de l’ARAST met en jeu une chaîne de connivences allant des anciens dirigeants de l’association au représentant de l’État d’alors, Pierre-Henry Maccioni. Des manœuvres qui impliquent aussi en coulisse Didier Robert et son mouvement "Objectif Réunion", et au grand jour, leur alliée Valérie Bénard ex-cadre de l’ARAST devenue porte-parole des salariées en lutte.
Au commencement, les choses apparaissaient sous un jour dramatique, mais simple. Après le prononcé de la liquidation judiciaire le 27 novembre 2009, la garantie de l’AGS devait jouer, et les travailleurs devaient recevoir sans attendre les salaires et indemnités dues. Car tel est précisément le rôle de l’Assurance garantie salaire : atténuer la rigueur de la perte d’emploi en assurant le versement des derniers salaires.

L’institution réagit, l’assureur garde l’argent

Le politique devait faire face : doté de la compétence sociale, le Conseil général avait la double tâche de répondre à l’urgence et d’envisager des solutions à long terme. Une mission dont l’institution a cherché à s’acquitter via plusieurs mesures, dont les plus notables furent la création de plus de 1.000 CDD de trois mois, annoncée dès la faillite et votée le 16 décembre 2009, l’octroi d’une aide exceptionnelle de 1.000 euros aux salariés les plus démunis le 7 janvier 2010, ainsi que l’ouverture d’un numéro vert. En vue de résoudre le problème de fond -l’emploi et les services d’aide à la personne-, le Département votait le 2 décembre 2009 la constitution du GIP (groupe d’intérêt public) d’aide à la personne.
Son de cloche très différent du côté de l’AGS : trouvant l’addition de 12 millions d’euros un peu salée, l’assureur soucieux de l’argent du patronat fit bien vite connaître son intention de ne rien payer du tout. Comble du cynisme, l’assureur réticent tirait argument des mesures d’urgence prises par le Département en faveur de l’emploi pour invoquer une "reprise d’activité".

Récupération politique

De leur côté, Didier Robert et "Objectif Réunion" virent dans le drame de l’ARAST l’occasion de reprendre la guerre engagée contre Nassimah Dindar en 2007...et récupérèrent à cette fin le tortueux argument des gardiens de l’argent patronal. Le 1er décembre, soit à la veille du vote du GIP qui était destiné à rattraper la situation des travailleuses licenciées, les conseillers généraux d’"Objectif Réunion" tentaient un coup médiatique dans l’enceinte même de l’assemblée, arborant des pancartes accusant la majorité de "casse sociale". Le lendemain, ils refusaient leurs voix au GIP, montrant que leur intérêt pour les travailleuses de l’ARAST s’arrêtait à l’horizon de leurs trimardages. Sur le terrain des luttes, "Objectif Réunion" disposait d’un instrument de poids en la personne de l’ancienne cadre de l’association Valérie Bénard. Syndiquée de fraîche date, celle-ci parvint vite à s’imposer à la tête des travailleuses de l’ARAST, aux côtés d’autres syndicalistes.

Valérie Bénard : le mouvement contre les travailleurs

La démarche de Valérie Bénard était bien moins désintéressée que celle de ces derniers, et dès décembre, "Témoignages" pointait l’évidence de la collusion entre Mme Bénard et les menées de Didier Robert… certains d’entre nous se demandant de manière prémonitoire si la meneuse des ex-ARAST serait présente sur la liste de l’UMP lors des élections régionales.
En action, Valérie Bénard s’est employée à la fois à soulager l’AGS et à mettre la pression sur le Conseil général. Non seulement par des « erreurs » tombées bien à propos, telles que « l’oubli » de transmission des relevés de créances... mais surtout en orientant systématiquement les travailleuses vers le Conseil général, au nom d’arguments d’ailleurs fluctuants. Un jour, l’AGS ne devait pas payer pour ne pas défavoriser d’autres salariés en cas de faillite. Un autre jour, -même argument que du côté de l’AGS- il y avait "reprise d’activité"... etc. Focalisée vers cette institution par l’activisme de Valérie Bénard, l’attention de l’opinion se détournait de l’AGS, qui gardait son argent au chaud sans être ennuyée par des banderoles sous ses fenêtres. La diversion profitait aussi aux anciens dirigeants de l’ARAST, dont certains, usant de réseaux d’influences efficaces, eurent vite fait de se reclasser et de retrouver leur train de vie d’autrefois. Enfin, elle servait la campagne d’"Objectif Réunion" contre la majorité du Conseil général, en stigmatisant Nassimah Dindar. Plusieurs évènements permirent de lever les derniers doutes sur l’implication de Valérie Bénard dans la manœuvre.

Collusions en chaîne

Ce fut plus particulièrement le cas lors d’une réunion en tenue en préfecture le 19 janvier 2010. Après s’être concertée en misouk avec le préfet avant l’entretien réunissant les élus, Valérie Bénard provoqua la fin de la rencontre au moment précis où devait être abordée la question de l’AGS. Cela, avec la bienveillance de Pierre-Henry Maccioni, lui aussi partisan déclaré de la thèse défendue par l’assureur. La vérité finit par éclater au grand jour lorsque Valérie Bénard se retrouva en 4e place sur la liste de Didier Robert, appuyée depuis Paris par Nicolas Sarkozy et dotée des moyens considérables de l’appareil de l’UMP. Devenue vice-présidente de la Région, elle s’est depuis comportée en zélée servante de la politique de casse sociale impulsée par Paris. Sans état d’âme, elle a voté la destruction du chemin de fer et des grands projets, entraînant la suppression de milliers d’emplois… Ainsi, Valérie Bénard s’est elle-même mise ainsi en dehors de tout lien avec le mouvement du travail.

Pas d’épilogue sans clarification

A en croire le "JIR", le jugement rendu hier par les prud’hommes annoncerait l’épilogue du scandale de l’ARAST, et ouvrirait la voie à l’indemnisation de tout le personnel. Sur ce dernier point, la prudence s’impose : à quels retournements n’a-t-on pas assisté depuis la liquidation de l’association ! Surtout, trop de zones d’ombre demeurent sur ce dossier… en particulier, sur la question de la responsabilité des dirigeants, dont le nom n’est presque pas apparu au cours du feuilleton ARAST.

Geoffroy Géraud-Legros


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