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Armée : la longue vie des préjugés coloniaux

Geoffroy Géraud-Legros / 23 avril 2011

Les soldats ultramarins dans l’armée française sont-ils perçus au prisme de préjugés hérités de la période coloniale ?

"Des soldats courageux, un peu naïfs, mais intrépides et généreux". À l’issue du premier conflit mondial, c’est en ces termes qu’un journal populaire rendait hommage aux soldats africains. Tout au long de la guerre, ces derniers avaient été massivement amenés de l’Empire vers l’Est, puis vers le Sud de la France, pour y affronter les troupes de l’Allemagne et de ses Alliés. Avec près de 570.000 hommes issus des colonies sur le sol hexagonal, l’opinion française assistait à un afflux de populations issues des colonies, largement inconnues jusqu’alors. Cette rencontre fut lue par la société d’alors au prisme d’un racisme paternaliste, dont la figure du tirailleur sénégalais, utilisée jusqu’en 1977 par les réclames d’une marque de cacao demeure l’emblème le plus vivace dans les mémoires.

Entre paternalisme et haine

La période de l’entre-deux-guerres vit prospérer une perception dévalorisante des habitants des colonies, qui atteignît un paroxysme avec les « zoos humains » de sinistre mémoire, objets aujourd’hui d’âpres débats dans la société civile comme dans les arènes scientifiques. Un racisme qui prit un tour plus agressif à la fin des années 30, caractérisées par la montée des fascismes. Ceux-ci dénonçaient pêle-mêle la « négrification » de l’art par l’irruption du jazz, des arts premiers et du cinéma, ainsi que d’une « invasion des métèques » fantasmée par une extrême-droite française favorable à l’invasion, bien réelle celle-là, de l’Éthiopie par les troupes de Mussolini. La propagation des sentiments racistes n’empêcha bien entendu pas l’armée française d’employer massivement des soldats africains et malgaches dès l’engagement de la Seconde Guerre mondiale. Ces troupes payèrent d’ailleurs un lourd tribut aux courtes hostilités qui précédèrent la capitulation du gouvernement français : sur les 60.000 soldats qui perdirent la vie avant l’armistice de 1940, 20.000 étaient originaires d’Afrique. Auprès de la France libre, les colonisés participent à la libération de la France. L’armée française qui accomplit l’œuvre de libération sous les ordres du général de Gaulle est ainsi une armée d’Africains, majoritairement musulmane. Pourtant, lorsque vient la Libération de Paris, c’est un bataillon exclusivement « Blanc », composé pour la circonstance qui fit son entrée symbolique dans la capitale.

Préjugés coloniaux

Tout au long de son histoire, l’utilisation militaire des contingents issus des colonies met en œuvre des classements et des préjugés qui n’ont d’autres fondements que le racisme. Ainsi, théoriciens et manuels militaires français attribuent d’immenses capacités combattantes aux soldats venus du Sénégal : c’est le mythe de la « force noire », popularisé dans les États-Majors par des officiers supérieurs coloniaux tels que Charles Mangin. Les Maghrébins sont, eux, réputés pour leur endurance et leur résistance. Les originaires d’Indochine sont pour leur part tenus en piètre estime, et affectés aux tâches d’entretien : ils ont la réputation d’être de mauvais combattants. Un stigmate qui se retournera avec la défaite de l’armée française à Dien-Bien-Phu et celle de l’armée américaine, qui consacreront le mythe de l’invincibilité vietnamienne.

Un même regard ?

Dans le contexte post-colonial, les ressortissants d’anciennes terres d’Empire demeurées au sein de la République continuent d’affluer dans les rangs de l’armée. Elles sont surreprésentées parmi les contingents qui opèrent à l’étranger : des statistiques officieuses estiment ainsi à plus de 20% le nombre de citoyens des outremers servant en Afghanistan. Des Réunionnais comptent au nombre de ces effectifs : l’actualité nous l’a rappelé récemment avec la mort du jeune Alexandre Rivière, tué par un engin explosif au cours d’une patrouille. Dans le sillage de cet évènement, un journal réunionnais a publié un reportage réalisé par l’Agence France-Presse, sur la condition des citoyens des outremers sous l’uniforme en Afghanistan. La reproduction en encadré des propos tenus par un général envers ces derniers montre une parenté troublante entre l’ancienne perception des troupes coloniales et la pensée militaire contemporaine. Ainsi, l’officier déclare-t-il apprécier les Tahitiens, « guerriers », les Wallisiens pour les mêmes raisons… et mettre un point d’honneur à incorporer un quota de « 15% d’ultramarins » dans son régiment. Le tirailleur de la presse du début du XXe siècle n’est pas bien loin…

Geoffroy Géraud-Legros


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