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Comment les élections du 21 octobre 1945 ont-elles ouvert la voie au 19 mars 1946 ?

Témoignages.re / 23 octobre 2009

Dans notre édition d’hier en pages 4 et 5, nous avons publié des extraits d’interventions de mercredi soir à Saint-Denis sur le thème "Comment les élections du 21 octobre 1945 ont-elles ouvert la voie au 19 mars 1946 ?". Voici d’autres extraits.

• Émilie Assati

Le 21 octobre ouvre la voie du 19 mars 1946

Émilie Assati explique comment la victoire du 21 octobre a créé les conditions irréversibles pour l’abolition du statut colonial à La Réunion.

Le 19 mars 1946, l’abolition du statut colonial de La Réunion et sa transformation en Département de la République ont été votés.
Cette loi constitue le point de départ de l’égalité sociale et politique à La Réunion, grâce notamment aux moyens découlant de la scolarisation obligatoire, à l’organisation des services publics de santé et à la protection sociale.
(…)
Des personnalités issues d’horizons politiques divers s’accordent aujourd’hui à dire que la loi de départementalisation a indéniablement contribué à l’amélioration des conditions de vie des Réunionnais. En 2006, le 60ème anniversaire de la loi du 19 mars 1946 a d’ailleurs été célébré avec éclat.
Mais il convient ce soir – ndlr mercredi 21 octobre – de rappeler qu’il n’y aurait jamais eu de 19 mars 1946 s’il n’y avait pas eu de 21 octobre 1945.
Que s’est-il passé le 21 octobre 1945 ?
Nous sommes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. La France venait de sortir de la guerre, et le paysage institutionnel français, comme le reste, était exsangue. Il fallait tout reconstruire. Mais pour tout reconstruire, il fallait des députés pour rédiger une nouvelle Constitution et fonder une nouvelle République.
Le 21 octobre 1945 a lieu ce vote pour la désignation des députés qui allaient composer la 1ère Assemblée constituante d’après guerre.
À La Réunion deux candidats sont élus : Raymond Vergès et Léon de Lepervanche, alors candidats du CRADS (Comité réunionnais d’action démocratique et sociale) ;
Ils sont élus sur un seul mot d’ordre : La Réunion Département. Dès leur élection, ils n’ont qu’un seul objectif : aller réclamer le changement de statut au sein de la nouvelle Assemblée constituante. Et le 19 mars 1946, c’est au sein de cette nouvelle Assemblée qu’est votée — à la quasi unanimité — la loi qui confère à La Réunion le statut de Département. (…).
(…)
Les Réunionnais, alors même qu’ils avaient du mal à concevoir concrètement ce que pouvait vouloir dire pour eux protection sociale et toutes les retombées que pouvait leur apporter l’égalité sociale dans leur vie quotidienne, ont voté pour ce projet. (…)
Or, nous sommes aujourd’hui autant, si ce n’est plus, à la veille de décisions importantes. L’instant historique s’apparente à la période pré-46.
Faut-il le rappeler ?
52% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, les grossesses précoces augmentent chaque année, le manque croissant de logement social, l’illettrisme, l’alcoolisme, le taux de chômage chez les jeunes, la fracture sociale et j’en passe…
Si nous avons aujourd’hui obtenu l’égalité, s’il ne fait aucun doute que La Réunion Département a amélioré le niveau de vie des Réunionnais, il n’en demeure pas moins que le constat est aujourd’hui alarmant. L’avènement de nouveaux problèmes spécifiques doit nous amener à réfléchir sur un nouveau modèle de développement pour La Réunion. Les solutions actuelles ne suffisent plus.
Et l’histoire est là pour nous aider à mieux appréhender notre présent.
En 1946, les propositions étaient des propositions réunionnaises, la départementalisation était un choix réunionnais ; est-ce que aujourd’hui, les propositions réunionnaises vont être prises en compte ? Nos deux assemblées territoriales, le Conseil régional et le Conseil général ont récemment voté un projet pour La Réunion dans le cadre des États Généraux d’Outre mer. Comme en 1946, les Réunionnais ont montré leur volonté de maîtriser leur destin tout en recherchant la convergence et l’union. Est-ce que le Président de la république va tenir compte du projet choisi par les Réunionnais ?
(…)
Nous avons organisé cette conférence ce soir – ndlr mercredi 21 octobre – pour rappeler notre revendication mais aussi demander au Président de la République d’accéder à notre demande. Le 19 mars n’a pas de résonance en France métropolitaine, mais, pour nous, c’est le symbole de l’Égalité.


Pour la reconnaissance du 19 mars : lettre au Premier ministre

Le 6 juillet dernier, l’Association "Pour la célébration du 19 mars 1946", sous la signature de sa présidente Émilie Assati, a adressé une lettre au Premier ministre, François Fillon. Nous la reproduisons ci-après.

« Monsieur le Premier Ministre,

Informé de votre venue prochaine à La Réunion, un groupe de 19 jeunes a décidé de se réunir autour d’une association ayant pour but d’attirer votre attention sur l’attachement croissant qu’éprouvent les Réunionnais pour une date cruciale de l’histoire de La Réunion : le 19 mars 1946.
Le 19 mars 1946, l’abolition du statut colonial de La Réunion et sa transformation en Département de la République ont été votés. En 2006, le 60ème anniversaire de cet évènement a été célébré avec éclat.
Faisant le bilan de la période écoulée, chacun a pu constater le chemin parcouru et les défis qu’il reste à surmonter.
Des personnalités issues d’horizons politiques divers ont témoigné qu’en suivant des voies différentes, elles estimaient que le but avait été atteint, celui de l’égalité des droits. S’ouvre désormais, une ère nouvelle : celle de la responsabilité.
C’est ainsi que des appels ont été lancés pour la reconnaissance historique et populaire de cette loi, et faire du 19 mars, une date aussi importante que celle du 20 décembre, symbole de la Liberté.
En effet, en 1982, le 20 décembre a été rendu férié et reconnu comme date officielle et historique de la commémoration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion. Désormais, tous les 20 décembre, chaque Réunionnais est fier de célébrer cette fête.
La loi du 19 mars 1946 constitue le point de départ de l’égalité sociale à La Réunion. Elle a ouvert la voie à une transformation radicale de l’île par la modification en profondeur de ses structures politiques, économiques et sociales, en lui donnant les moyens d’éduquer et former ses jeunes, de soigner sa population et lui offrir une réelle protection sociale.
Nous considérons que cette loi est un événement historique et fondateur d’une portée égale à celle de l’abolition de l’esclavage. L’une a consacré le droit de chacun à la Liberté, l’autre a reconnu notre droit à l’Égalité.
Notre combat prendra fin lorsque la date du 19 mars sera, comme celle du 20 décembre, déclarée jour férié afin d’être commémorée et célébrée par TOUS.
Pour cela, nous avons prévu des moyens d’action simples :

- recueillir, dans le cadre d’une pétition, le nombre symbolique de 1946 signatures d’hommes et de femmes qui se sont, à un moment ou à un autre, senties préoccupées par le devenir de notre île ;

- vous présenter notre requête lors de votre visite aux Réunionnais ;

- faire inscrire notre projet aux États Généraux au sein de l’atelier identité et culture ;

- médiatiser et fédérer autour de ce combat fondamental.

Dans son discours adressé aux Martiniquais le 26 juin dernier, le Président de La République est revenu sur l’importance de « décoloniser les esprits » au lendemain de la fin du statut colonial. « Le passé réparé, l’avenir préparé », a-t-il dit, après avoir souligné toute l’importance de « relations émancipées des scories de l’époque coloniale et post coloniale », et « fondées sur le respect, la responsabilité et la fraternité ».

Monsieur le Premier ministre, toute société a besoin d’histoire pour se constituer, se développer et se responsabiliser. Aussi, le vouloir vivre ensemble réunionnais ne saurait se créer sans date fédératrice et constitutive telle que le 19 mars. Nous sommes convaincus que cette initiative contribuera à la cohésion sociale de notre jeune société.

Si nous aspirons bien qu’à terme, le 19 mars devienne férié, ou du moins fasse l’objet d’une commémoration particulière, nous ne cherchons, pour le moment, qu’à vous faire prendre connaissance, en tant que chef du gouvernement, d’un mouvement naissant à La Réunion pour la reconnaissance officielle du 19 mars 1946. Nous vous adressons d’ailleurs en pièce jointe les 1946 signatures symboliques que nous avons recueillies.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’assurance de nos sentiments les plus respectueux.

Emilie Assati
Présidente de l’association Pour la célébration du 19 mars


• Julie Pontalba

L’avènement du PCR et son combat pour des droits fondamentaux

Julie Pontalba rappelle qu’à peine la loi du 19 mars votée, les gouvernements parisiens refusent de l’appliquer. Et moins de 13 ans plus tard, c’est la naissance du Parti communiste réunionnais, outil au service des Réunionnais pour faire respecter la liberté, l’égalité et la responsabilité.

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Julie Pontalba

Le vote du 21 octobre 1945 a été motivé par le contexte de marasme économique et de misère tant sociale qu’intellectuelle, que connaissait l’île à cette époque. Le vote devait donc permettre, grâce aux revendications des nouveaux élus, d’accéder au statut de département, et donc, par la même, aux mêmes lois qu’en France, dans les 4 colonies.
Malheureusement, l’immense espoir que fondait la population sur le statut de département ne s’est pas réalisé.
En effet, la Loi du 19 mars 1946 prévoyait que les lois et décrets en vigueur en France métropolitaine qui ne le seraient dans ces 4 colonies feraient l’objet de décrets d’application AVANT LE 1ER JANVIER 1947 et que les lois nouvelles applicables à la métropole le seraient aux nouveaux départements, mais la réalité en fut tout autre. (…)
Il faut aussi parler de la répression, les droits civiques se font l’écho des commandeurs, le droit à l’expression ou l’opinion n’existe pas. Les droits fondamentaux, de tout être humain, définis par la charte des Droits de l’Homme sont “légalement” bafoués.(…)
Les militants communistes à cette époque pensaient que la départementalisation n’avait pas porté les fruits escomptés car les décisions étaient prises hors de notre île, et que les préoccupations de Paris n’étaient celles de La Réunion. Les membres du PCR étaient persuadés que notre pays se développerait mieux et plus vite si les Réunionnais eux-mêmes étaient à l’origine des décisions. (…)
L’avènement du PCR est un outil de combat pour faire respecter les Droits fondamentaux de l’Homme Réunionnais, voulu par le vote d’octobre 45, c’est-à-dire l’égalité avec les citoyens vivants en France la reconnaissance du Réunionnais dans sa dimension culturelle et identitaire. Et depuis sa création, il y a 50 ans, le parti n’a eu de cesse de lutter dans ce sens (…)
En conclusion, je me suis posée la question de savoir : pourquoi le vœu des Réunionnais démocratiquement formulés à travers le vote historique du 21 octobre 1945 n’a pas été respecté ? Pourquoi certains, à Paris comme à La Réunion, s’entêtent-ils à ridiculiser la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ?
(…)
Les dirigeants actuels, sont-ils plus clairvoyants ?


• Risham Badroudine

La misère coloniale en 1945

Dans quelle situation se trouvait La Réunion sur le plan économique et social ? Éclairage de Risham Badroudine.

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Risham Badroudine

Avant la guerre, l’économie réunionnaise était au service du pays colonisateur, c’est-à-dire la France, et non pour satisfaire les besoins vitaux de la population, notamment les besoins alimentaires. Qu’est-ce que La Réunion exportait ?

Sucre Rhum Vanille Essence de
géranium
Principale exportation en tonnes 113.000 29 .000 64 106

Il faut savoir que La Réunion importait une bonne partie de ses denrées alimentaires notamment de Madagascar. La Guerre a entraîné le blocus presque total. Dès lors, tout manque, à commencer par le riz aliment de base.
En 1943, La Réunion qui compte 225.000 habitants a évité de peu la catastrophe alimentaire grâce à l’arrivée de plusieurs milliers de tonnes de riz et de légumes. (…)
Les exportations souffrent également du blocus : le sucre s’entasse dans les hangars de stockage. Les cannes sont arrachées pour être remplacés par le manioc et les patates douces afin que la population puisse se nourrir. À partir de 1946, le manioc va devenir l’aliment de base des Réunionnais et pour plusieurs années. (…)
Les aliments étaient rationnés sur notre île.
Ration de protéines (viandes et poissons par habitants et par an en kilos)

1938 1943 1946
15 Kg 12 Kg 9 Kg

La ration alimentaire des Réunionnais déjà réduite avant la guerre est désastreuse au lendemain de celle-ci. (…)
Sur le plan financier, La Réunion subit de grandes difficultés car le budget de la colonie ne suffisait plus à la couverture des dépenses. La diminution des exportations entraîna une baisse importante des recettes douanières et une augmentation de la charge fiscale (multipliée par 3 entre 1939 et 1942).
La faiblesse de la production agricole, la carence en engrais et machines constituèrent autant de facteurs aggravants.
L’industrie dut se diversifier et installer des petites unités économiques (huilerie, savonnerie…) pour satisfaire les besoins courant de la population. (…)
Les tickets d’aimantation distribuée aux familles fixaient les rations en fonction de critères définis tels que l’âge ou la profession.
(…)
Au niveau social, la carence alimentaire entraîna des conséquences graves sur le plan de la Santé publique : la variole, le paludisme (33% de la mortalité), la tuberculose, la diphtérie et le tétanos constituèrent autant de fléaux supplémentaires et le taux de mortalité infantile battit des records.
Sur le plan démographique, comme le souligne André Scherer, « la plus navrante misère physiologique atteignait la quasi totalité de la population. Si le taux de natalité était élevé (40‰), la mortalité était excessive (22,1‰) et surtout la mortalité infantile inquiétante (145‰). Cette mortalité était due à un état sanitaire déplorable ».
(…)

Situation

1946 2009
Population 241.000 habitants 870.000 habitants
Routes bitumées 130 Km 6.000 Km
Passagers aériens 6.650/an 1.600.000/an (arrivée + départ)
Logement équipés en électricité 12% ≈ 100%
Logement équipé en eau courante 10 % ≈ 100%
Nombre de professeurs 100 16.640
Mortalité infantile 180‰ 6,6‰
Espérance de vie 48 ans 77 ans


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