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Corse : confirmation du virage à droite du gouvernement

En plein débat sur l’inscription de la déchéance de nationalité dans la Constitution

Manuel Marchal / 31 décembre 2015

En plein débat sur l’inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité, une mesure d’abord défendue par l’extrême droite, les propos parus hier du Premier ministre sur la nation et la langue corses ont suscité des réactions en Corse. L’accentuation du virage à droite de l’exécutif se confirme.

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Manuel Valls, Premier ministre.

Voici deux semaines, lors de l’installation de l’Assemblée de Corse et du Conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Corse, trois événements majeurs ont marqué les esprits. Ils étaient la conséquence de la victoire de la coalition des autonomistes et des indépendantistes corses lors des élections des 6 et 13 décembre dernier.

Tout d’abord les neuf membres du Conseil exécutif ont prêté serment sur un livre de Pascal Paoli : La justification de la révolution en Corse. Cet ouvrage renvoie à l’époque où la Corse était indépendante avant son annexion par la France. L’île avait sa Constitution, son université et son assemblée élue.

Ensuite, Jean-Guy Talamoni, président indépendantiste de l’Assemblée de Corse, a prononcé son discours d’investiture en langue corse.

Enfin, l’hymne corse Diu Vi Salvi Regina, a été joué dans la salle des séances de l’Assemblée, en présence des élus.

Ces trois événements sont sans précédents dans une collectivité de la République.

Le 18 décembre, le gouvernement a réagi dans un communiqué de son Premier ministre, Manuel Valls. Ce dernier félicite d’abord Gilles Siméoni pour son élection à la présidence du Conseil exécutif. Puis il écrit cela :

« Le Premier ministre a réaffirmé son attachement à la place de la Corse dans la Nation et dans la République française et sa reconnaissance de la spécificité de l’île. Il l’a assuré que le Gouvernement continuera à dialoguer avec les élus de la Collectivité territoriale de Corse pour mettre en œuvre les évolutions statutaires vers la collectivité unique telles qu’elles sont prévues par la loi ».

En conséquence, il annonce une rencontre avec Gilles Siméoni « pour examiner l’ensemble des sujets communs », et indique que le président du Conseil exécutif de la Corse sera également reçu par le président de la République aux côtés des présidents des Régions.

Méthodes d’extrême droite

L’Assemblée de Corse a à peine eu le temps de s’installer que des manifestations violentes ont eu lieu cette semaine à Ajaccio.

À la suite de l’agression de deux pompiers, des groupes sont descendus dans la rue pour crier des slogans racistes contre les musulmans, ravager un lieu de prière et braver l’interdiction faite de défiler par les autorités. Des mots d’ordre et des comportements qui sont ceux de l’extrême droite. D’ailleurs, un communiqué du FN, daté du 26 décembre, faisait part de sa compréhension devant la méthode des émeutiers, voici un extrait :

« Quand les citoyens ont le sentiment légitime que l’Etat ne fait plus régner l’ordre républicain, quand ils voient des pompiers et des policiers pris en embuscade dans un des innombrables ghettos que compte la France, il y a le risque évident qu’ils veuillent se faire justice eux-mêmes, et que des violences malheureusement s’en suivent. »

Ces actes ont aussitôt été condamnés par les autonomistes et les indépendantistes.

Paris refuse l’idée d’une nation corse

Deux semaines après la séance inaugurale de l’Assemblée de Corse, le ton du gouvernement a changé. Dans le « Parisien » d’hier, Manuel Valls a déclaré ceci :

« Certains parlent d’une nation corse. Mais je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Il n’y a qu’une seule nation, la nation française. Il est hors de question de revenir là-dessus. La République reconnaît à l’île un statut particulier du fait de son insularité, de son histoire, de sa culture, de sa langue. La Corse est l’une des régions les plus décentralisées du pays. Mais les événements des derniers jours l’ont démontré : ce que demandent les Corses, ce n’est pas moins, mais plus d’Etat. Il n’y a donc pas de séparation possible. L’attachement de la Corse à la République française n’est et ne sera jamais négociable. »

De plus, le Premier ministre a fait part de son opposition à l’utilisation de la langue corse dans les documents officiels.

« Injure au suffrage universel »

En Corse, les propos du Premier ministre ont fait grand bruit. Sur Europe 1, Gilles Siméoni a déclaré :

« Je suis partagé entre la désolation et quelque part une forme de sourire, parce que feindre de ne pas savoir que la Corse a été un Etat indépendant au XVIIIème siècle, qu’il y a un peuple corse qui est une réalité objective, je crois que c’est tourner le dos à l’évidence (…) Nous avons été élus pour engager un dialogue sur ces points avec le gouvernement et avec l’Etat. En refusant de discuter avec nous comme nous le souhaitons, c’est en quelque sorte une injure qui est faite au suffrage universel ».

Paris aurait pu choisir de tendre la main aux dirigeants corses pour faire front dans la bataille contre l’extrême droite. Mais ce n’est pas ce qui ressort des déclarations du chef du gouvernement. Elles confirment une orientation, celle du virage à droite de l’exécutif, et plus seulement sur le plan économique. Ces faits interviennent en effet au moment où le gouvernement prépare une loi qui doit inscrire l’état d’urgence et la déchéance de nationalité dans la Constitution, mesure d’abord défendue par l’extrême droite. Ce virage à droite est la stratégie qui est mise en œuvre dans la perspective de l’élection présidentielle. Ira-t-il jusqu’à rendre impossible le dialogue entre les représentants élus d’une institution de la République et le gouvernement ? Aura-t-il des conséquences dans d’autres territoires ?


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