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Crise du modèle de l’inégalité

Une nouvelle étude montre un système à bout de souffle

Manuel Marchal / 25 avril 2013

Le CEROM vient de publier le bilan macroéconomique de La Réunion 2000-2010. Sur ces 8 premières années de cette décennie, une politique d’investissement sans précédent portée par la Région avait permis de réduire le chômage. Mais en 2008, les démolisseurs sont entrés en scène, cassant pour trois milliards d’euros de travaux, brisant la dynamique qui avait commencé à redresser la situation par des mesures innovantes. Cinq ans plus tard, « La Réunion doit ainsi faire face aujourd’hui à une rupture de son modèle économique, qui nécessite d’identifier de nouveaux relais de croissance », écrit le CEROM.

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Même avec une croissance de 5%, les inégalités se sont accrues. Pourtant, forte croissance ne rime pas forcément avec cela, des pays émergents montrent le contraire. Mais ils ont un autre modèle. (photo d’archives Toniox)

Le CEROM se compose de l’INSEE (Institut des statistiques), de l’AFD (Agence française de développement, un banquier public) et de l’IEDOM. Il vient de publier une étude qui revient sur l’évolution de la situation économique de La Réunion entre 2000 et 2010, et des enseignements qu’il est possible d’en tirer.

Jusqu’en 2008, la croissance annuelle du PIB de La Réunion était proche de 5% en moyenne, soit plus du double de la France. Cette hausse était largement soutenue par la commande publique. En effet, la direction de la Région avait lancé une politique de grands travaux pour anticiper sur La Réunion du million d’habitants, tout en créant des emplois à La Réunion grâce à des plans de formation permettant à un maximum de Réunionnais d’occuper les postes créés dans ces chantiers. Mais en 2009, La Réunion plonge dans la récession. Notre pays ne s’est toujours pas relevé de ce mauvais coup. Car tout ce qui avait été gagné grâce à la politique d’investissement a été perdu. La situation est tellement grave que pour le CEROM, c’est la « rupture » du modèle économique, « qui nécessite d’identifier de nouveaux relais de croissance ».

La casse de trois milliards d’investissements

Cet énoncé tire d’abord sa justification dans l’analyse de la période de forte croissance. Sur un plan économique, La Réunion a cumulé les records. La croissance à 5% a favorisé les créations d’emploi. Entre 2000 et 2007, 46.500 ont été créés, dont 35.800 dans le secteur marchand. Cette hausse du nombre d’emplois était quatre fois plus importante qu’en France, pour une croissance deux fois plus élevée. Tous ces efforts laissent entrevoir un léger redressement. Le taux de chômage passe de 32% à 24% en 2007. Celui des jeunes diminue de 55% à 49% en 2008.

Comme elle reposait essentiellement sur la commande publique, cette croissance a été anéantie par des décisions politiques. Le CEROM rappelle qu’à partir de 2008, ce sont trois milliards d’euros de grands travaux qui ont été supprimés ou repoussés. Ce sont les choix des Mairies élues en 2008 au Tampon, à Saint-Paul et à Saint-Denis qui ont amorcé la crise. La réforme de la défiscalisation a fait fuir les investisseurs, enlevant au BTP toute solution de repli vers un autre grand chantier, celui du logement. Enfin, la prise de contrôle de la Région par les démolisseurs grâce à une coalition anti-progressiste a anéanti tout espoir de relance : arrêt du tram-train et de la Maison des civilisations, route du littoral repoussée. Trois ans après l’investiture de cette équipe, aucun lycée n’a été construit. Du jamais vu depuis plus de 10 ans. Et de 49%, le taux de chômage des jeunes est plus important qu’à l’époque d’avant les grands chantiers, il frôle maintenant les 60%.

L’impact des inégalités

L’idée d’une rupture nécessaire puise aussi ses racines dans la manière dont les fruits de la croissance se sont répartis quand le système tournait à plein régime. Le bilan social n’est pas favorable.

En effet, même avec 5% de croissance, le chômage ne diminuait que très lentement. La Réunion connaît une croissance démographique rapide. En 10 ans, elle est passée d’à peine 700.000 habitants à 800.000, soit 10.000 Réunionnais de plus par an. La population active augmente donc sur un rythme voisin. Il a suffi de quelques décisions politiques pour tout bloquer en terme de créations d’emploi, alors que la hausse de la population active ne s’arrête pas. La conséquence, ce sont les plus de 160.000 demandeurs d’emploi.

De plus, la phase de forte croissance n’a pas permis de réduire les inégalités, au contraire. Ce sont les plus riches, ceux qui gagnent plus de 2.000 euros, qui en ont le plus profité. Les revenus des pauvres n’ont pas augmenté dans les mêmes proportions.

Enfin, malgré les créations d’emploi dans le privé grâce aux grands chantiers, les dépenses publiques représentaient 62% du PIB en 2007. C’est un progrès si l’on considère que cette part atteignant près de 75% du PIB avant 2002. Mais cela reste énorme, surtout lorsque l’État source des transferts publics doit faire face à la pire crise économique depuis plus de 70 ans, et chercher à réduire toutes les dépenses pour réduire son déficit public.

Pour renverser la tendance, il faut donc autre chose. Un autre modèle est à inventer, le PCR met des propositions en débat pour que le nouveau modèle réponde aux aspirations des Réunionnais.

L’étude du CEROM montre bien que le cadre actuel ne permet pas de réduire les inégalités. L’innovation, cela pourrait être de placer l’égalité entre Réunionnais au centre du nouveau modèle.

Manuel Marchal

« Les ménages les plus modestes n’ont pas profité de l’augmentation des revenus »

« L’évolution du revenu n’a pas été uniforme entre 2001 et 2008. Les revenus d’activité des ménages les plus modestes (du premier au troisième décile) ont diminué et leur répartition par type de ressources s’est modifiée. Cette population a souffert d’une baisse de ses revenus d’activité, dans un contexte de marché de l’emploi pourtant plus favorable qu’en 2001. Cette perte de revenu d’activité a été compensée par une hausse des revenus sociaux (pensions de retraites, indemnités de chômage, minima sociaux et autres prestations sociales) qui constituent plus des deux tiers de leur revenu. Ce sont les minima sociaux qui ont le plus augmenté. L’alignement du RMI dans les DOM sur celui applicable en métropole s’est achevé au 1er janvier 2002, celui de l’API en janvier 2007. Le revenu de solidarité (RSO) est en vigueur depuis le 1er décembre 2001.

Les ménages aisés sont ainsi les premiers bénéficiaires du boom économique qui a marqué le milieu des années 2000 à La Réunion. En effet, les niveaux de vie moyens des ménages plus aisés ont augmenté plus vite, et ce d’autant plus que l’on se situe sur le haut de la distribution.

Ainsi, le niveau de vie moyen des 20% de ménages les plus aisés s’est accru de près de 8% sur la période 2001 - 2006, sous l’effet d’une hausse sensible du revenu d’activité. En 2008, les 20% de ménages les plus aisés se partageaient 46,7% du revenu disponible brut, contre 43,3% en 2001. Au niveau national, cette proportion est restée stable au cours de la même période, autour de 37,6%. »

Source CEROM
« La pauvreté monétaire touche toujours près de la moitié de la population »

« À la différence de la fin des années 1990, la croissance économique et la hausse des niveaux de vie n’ont plus permis de diminuer la pauvreté monétaire relative entre 2001 à 2006. Près de la moitié de la population se situe en dessous du seuil de pauvreté national (60% du revenu médian national) en 2008 à La Réunion, contre 13% en Métropole. Parmi les départements métropolitains, le taux ne dépasse pas 22%.

Ce taux de pauvreté monétaire élevé reste stable depuis quelques années à La Réunion. Plusieurs raisons y concourent : le chômage, particulièrement de longue durée, exclut une partie de la population des revenus d’activité ou des allocations chômage ; ensuite, les salaires des employés à temps partiel ou à durée déterminée ne permettent souvent pas aux ménages de dépasser le seuil de pauvreté, particulièrement lorsqu’une seule personne travaille dans le ménage, ou lorsque celui-ci compte de nombreux enfants. C’est ainsi qu’à La Réunion 58% des enfants vivent sous le seuil de pauvreté.

Par ailleurs, l’intensité de la pauvreté relative est plus importante à La Réunion. La moitié des ménages les plus modestes disposent de seulement 24,5% du revenu total des Réunionnais, contre 31% au niveau national.

La forte pauvreté est à l’origine des inégalités

En 2008, les 10% des personnes les plus modestes à La Réunion ont un niveau de vie inférieur à 481 euros par mois, tandis que les 10% les plus aisées ont un niveau de vie supérieur à 2 520 euros. À titre de comparaison, en France métropolitaine, les 10% les plus modestes ont un niveau de vie inférieur à 830 euros, tandis que 10% des Français ont un niveau de vie supérieur à 2 760 euros.

La distribution des revenus est plus inégalitaire à La Réunion qu’à l’échelle nationale. En 2008, l’écart entre les 10% de ménages les plus modestes et les 10% les plus aisés est de 1 à 5,2 à La Réunion, tandis qu’il est de 3,3 au niveau national ».


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