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Dans le bourbier colonial

Politique étrangère de la France

Geoffroy Géraud-Legros / 26 janvier 2011

A la veille d’importantes conférences internationales organisées en France, le gouvernement ne parvient pas à dépasser les enjeux hérités de la période coloniale.

En 20 ans, la disparition de la Françafrique — ce système qui lie les intérêts de grandes entreprises françaises et de certains cercles d’Etat et d’Etat-majors en France et en Afrique — a maintes fois été annoncée . Elu en 1981 contre un Giscard d’Estaing embourbé dans des affaires de diamants et d’avions renifleurs en Centrafrique, François Mitterrand promettait une nouvelle donne…et finit par renforcer l’emprise de la France et de son capital dans les anciennes colonies d’Afrique.
En 1994, la dévaluation de moitié du Franc CFA était à son tour interprétée comme l’acte de décès d’un système que l’évolution des relations internationales rendait inéluctable par des observateurs un peu trop pressés. Trois ans plus tard, Lionel Jospin annonçait des rapports revisités « sans interférence, ni indifférence » avec l’ex-pré carré africain. Il y a trois ans, la « rupture » avec le système françafricain servait d’axe de campagne à Nicolas Sarkozy.

« Pornographie diplomatique »

Le soulèvement populaire qui a secoué la Tunisie et le conflit en cours en Côte-d’Ivoire montrent que l’implication de la France aux côtés de « ses » multinationales dans l’ancienne aire coloniale ne se dément pas… non plus que le soutien de l’Elysée aux élites des gouvernements concernés, préposés à la bonne marche des affaires. Un secteur des relations internationales où « le bilan de l’hyper-président se situe décidément aux antipodes des promesses de l’hyper-candidat en faveur de la démocratie urbi et orbi, et relève de la pornographie diplomatique », écrit sévèrement Jean-François Bayart, professeur des universités et enseignant au Centre des études d’Afrique Noire (CEAN) de Bordeaux. Et il est vrai que, plus encore que ses prédécesseurs, le Président français s’avère incapable de détachement envers les enjeux hérités de la période coloniale. Dans une actualité marquée par le G-20 et le G-8, deux conférences dont la France assurera la présidence, Nicolas Sarkozy s’est ainsi particulièrement focalisé sur la question tunisienne.

Pré carré

Si ce "blocage" s’explique partiellement par la composition de l’UMP, héritier des réflexes colonialistes et la nostalgie du vieil empire français, il a néanmoins des fondements plus directs : 50 ans après les indépendances, le continent africain demeure d’une importance décisive pour les intérêts économiques français. 5% des exportations françaises ont une destination africaine et 240.000 Français vivent sur le continent, principalement dans les anciennes colonies. Surtout, nombre de ces dernières demeurent les fiefs des grandes sociétés françaises, qui en exploitent à grand profit les matières premières. La Tunisie et le Maghreb offrent de leur côté des marchés pour des produits de haute technologie, ainsi que des opportunités alléchantes de placement et de prise de contrôle d’entreprises publiques, à l’occasion d’opérations de privatisations menées par des autorités “amies”… De nombreux observateurs et plusieurs affaires judiciaires ont, en outre, révélé le rôle joué en Afrique par d’opaques circuits de blanchiment et de récoltes de fonds, mis au service du financement des partis politiques de l’Hexagone.

Le test ivoirien

Très loquace sur la question tunisienne, Nicolas Sarkozy n’a pas abordé le brûlant problème de la Côte-d’Ivoire, où la France, dans un climat d’hostilité renforcée à son égard, a choisi de s’immiscer dans le processus électoral présidentiel, prenant fait et cause pour le candidat Alassane Ouattara contre le président sortant, Laurent Gbagbo.
La Côte-d’Ivoire fournit peut-être le meilleur exemple de la continuité coloniale qui fonde le système françafricain, dont les multinationales sont les bénéficiaires, et dont l’Etat français, via sa diplomatie et son armée, est le garant. Occupé par des forces françaises sous mandat international depuis 2003, le pays a pu être surnommé le « petit Irak des Français » par le magazine britannique “The Economist”. Une comparaison d’autant plus pertinente que, comme en Mésopotamie sous occupation américaine, les entreprises de la puissance « mandataire » se taillent la part du lion dans les marchés et les services. L’eau est ainsi aux mains de la Société de distribution d’eau en Côte d’Ivoire (Sodeci) et de la Compagnie ivoirienne d’électricité (Cie), toutes deux filiales du groupe Bouygues. Total est à l’assaut du secteur pétrolier. Bolloré, via sa filiale Bolloré Africa Logistics Côte-d’Ivoire, contrôle l’essentiel de l’activité portuaire du pays, en exerçant une mainmise presque complète sur les ports autonomes d’Abidjan et de San Pédro. Certains signaux envoyés par Laurent Gbagbo, qui semblait prêt à rechercher des investisseurs du côté de la Chine et de la Russie, ont sans doute provoqué quelque inquiétude parmi les dirigeants des multinationales françaises qui « possèdent » littéralement le pays. Assez visiblement pour mettre en mouvement la machine françafricaine à l’Elysée, qui intervient aujourd’hui directement dans le différent Gbagbo/Ouattara.

Geoffroy Géraud-Legros


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