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Dépasser les discours hypocrites sur le « vivre ensemble réunionnais » et s’interroger sur les séquelles de trois siècles d’esclavage, d’engagisme et de colonisation

Sur le blog de Paul Vergès

Témoignages.re / 1er juin 2011

Parmi les événements récents qui ont fait l’objet de nombreux articles et qui méritent réflexion, il y a l’affaire Dominique Strauss Kahn. Depuis deux semaines maintenant, la presse écrite et audiovisuelle, matin, midi et soir, a traité ce problème. Quelles leçons devons-nous en tirer ?

Cette personnalité politique de niveau international, candidat à la présidence de la République, présentée comme étant celle qui avait le plus de chances de l’emporter, a ainsi fait l’objet à New York d’une arrestation spectaculaire, relayée par tous les médias. Les images qui nous ont été présentées ont fait le tour du monde, et tout particulièrement en France.

On a vu alors s’instaurer une convergence pour aborder la question de la procédure de la justice américaine et son aspect nouveau par rapport aux procédures en France : son arrestation dans un avion, sa présentation en garde à vue, pour une durée de 30 heures, entravé par des menottes.

Compte tenu du caractère totalement nouveau de cette procédure par rapport à celle en vigueur en France, on a donc vu une convergence des commentaires se scandalisant de cette forme d’interpellation. Convergence aussi d’une partie de la classe politique française présentant cette affaire comme invraisemblable, incitant ainsi les amis de l’intéressé à publier des messages de solidarité vis-à-vis de lui, de sa femme, de sa fille, de toute sa famille.

On a mis en avant le principe intangible de la procédure française : « toute personne mise en cause a droit à la présomption d’innocence tant qu’elle n’est pas condamnée ». A cela s’ajoute la communication sur l’idée d’un complot international à la base de l’événement.

Que l’on puisse donner un point de vue, en France, de la procédure américaine, des conditions de l’arrestation, de l’interpellation médiatisée, de la présentation en garde à vue avec des menottes, d’accord. Mais de là à présenter, au-delà du principe de présomption d’innocence, uniquement des arguments qui plaident l’innocence, il y a un pas qui a été franchi.

Or, cette affaire concerne deux personnes, et porte sur une accusation très grave d’agression sexuelle, de viol, etc. Mais il n’y a jamais eu un mot pour l’autre personne, celle qui portait les accusations.
A tel point qu’on a vu un ancien ministre français, au-delà de l’expression de sa solidarité avec Dominique Strauss Kahn, exprimer un avis sur ces accusations, à ses yeux guère vraisemblables, d’autant plus que, à ses yeux, « il n’y a pas eu mort d’homme dans cette affaire » !

On se demande comment une majorité de commentateurs de presse, sinon la totalité, une partie des amis de l’intéressé ont pu avoir une telle attitude de solidarité, sans même avoir un mot pour la victime.

On espère connaître un jour la vérité sur les faits de cette histoire. Mais si jamais c’est la thèse de la victime qui l’emporte, comment ces journalistes, ces hommes politiques pourront justifier leur attitude dans cette affaire ?

En filigrane : la lutte de classes


D’autant plus que la victime est évidemment une femme, africaine, émigrée, musulmane, vivant modestement d’un salaire de femme de chambre. En filigrane, derrière toute cette affaire, c’est la question de lutte de classes : d’un côté, une personnalité puissante, connue, attirant aussitôt la solidarité, et de l’autre, une femme émigrée, pauvre, inconnue, ne bénéficiant d’aucun mot de commisération.

Comment ne pas en conclure non seulement à une attitude de classe, un homme puissant contre une femme modeste, noire et musulmane de surcroit, mais aussi un certain machisme, les soutiens se portant sur le premier, alors que la seconde n’obtient qu’un silence méprisant, à la limite.

Mais pour nous, Réunionnais, comment concilier ce suivisme de cette affaire, quand on dénonce, dans le même temps, les violences faites aux femmes, allant jusqu’au meurtre, les viols… tous ces discours, déclarations n’ont pas fait l’objet de réaction immédiate.

Sur ce plan, à La Réunion, un homme a été interpellé suite à la disparition de sa femme il y a quelques années. La police et l’opinion publique considèrent qu’il a pu y avoir crime. Ce mari a donc été interpellé, placé en garde à vue pour une durée de 30 heures, déféré devant un juge, et après une longue audition, a été remis en liberté, rien n’ayant pu être retenu contre lui.

Sans s’engager sur ce qu’il adviendra de cette affaire, il convient néanmoins de souligner que cet homme, aujourd’hui libre, sans aucune inculpation, a été arrêté et photographié menotté. Ces images ont été présentées par les médias.

Comment concilier cette contradiction formelle soulevée dans ces deux affaires, intervenues dans le même temps aux États-Unis et à La Réunion ? D’un côté, une affaire remontant à plus de 15 jours, et dont on parle encore, ayant suscité l’indignation notamment à cause des conditions d’interpellation, du fait que la personne a été photographiée menottée, et de l’autre, une affaire pour laquelle la personne a fait l’objet d’un traitement similaire, mais contre laquelle, au final, rien n’a été retenu ?
Tout cela mérite réflexion.

Et une attitude raciste


Ce n’est pas faire preuve non plus de malhonnêteté que de dire que dans la première affaire, outre le caractère de lutte de classes qui la caractérise, il y a une autre attitude, que l’on peut considérer, sans procès d’intention, comme une attitude raciste.

De même, toujours à La Réunion, à Bras-Panon, dans une gendarmerie, donc dans un lieu représentant le respect de la loi, on a découvert un dessin et une affiche à caractère raciste visant des personnes vivant en France et sans doute citoyens français, mais issus de l’immigration africaine, et comme par hasard, de religion musulmane.

Comment considérer alors toutes les grandes déclarations sur le « vivre ensemble » harmonieux à La Réunion, où il n’existerait pas, par miracle, de racisme ? Ces deux événements réunionnais donnent l’exemple du contraire.
C’est la preuve que le racisme n’a pas disparu dans notre société où les inégalités sociales sont très grandes ; il reste dans les mentalités forgées par près de 3 siècles d’esclavage frappant les Africains, Malgaches, Comoriens, etc. puis frappées par l’engagisme concernant les Indiens.

Ce racisme est au cœur des relations sociales. Et au-delà des grands mots, des grandes déclarations hypocrites sur cette harmonie à La Réunion, on ne peut que rappeler l’exemple du déchainement qu’a connu la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR).
Dans les déclarations d’intention, nous disions que cette Maison était indispensable pour affirmer et démontrer l’égalité entre toutes les cultures, l’égalité entre toutes les convictions religieuses.

Dépasser les discours hypocrites


Notre conviction était que cet investissement, dans le domaine culturel au sens large, était tout aussi nécessaire et impératif que n’importe quel autre investissement dans telle ou telle infrastructure.
Et c’est bien le cœur du problème : nous disions que la proclamation de l’égalité des cultures et des civilisations, de l’égalité de traitement vis-à-vis des convictions religieuses — preuve du respect de la laïcité — était la condition formelle du respect de l’identité réunionnaise, et de la réalisation de l’unité réunionnaise, d’où ce titre de Maison.

Les grandes déclarations sur le coût de la construction étaient tellement artificielles que, aujourd’hui, le caractère mensonger de celles-ci éclate au grand jour ; l’utilisation des fonds publics à la Région est sans comparaison avec le coût de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise.
Ainsi, les informations quotidiennes données à La Réunion révèlent que cette communication se place en faveur des séquelles des périodes coloniales et post-coloniales.

Une simple attitude critique devant le flot d’informations qui nous est parvenu ces derniers jours peut permettre à n’importe quel Réunionnais se voulant “esprit libre” de tirer des leçons.

Combattre les séquelles de la colonisation et de l’engagisme

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La vie quotidienne des Réunionnais doit être une source de renforcement des luttes, pour un changement total à La Réunion, pour un développement durable ; celui-ci ne pourra se réaliser que par la lutte permanente contre l’attitude révélée par la persistance des séquelles de trois siècles d’esclavage et de colonisation directs.


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