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Eloge funèbre de Paul Vergès par Gérard Larcher, président du Sénat

L’hommage de la République

Témoignages.re / 14 décembre 2016

Voici de le discours d’hommage prononcé hier par Gérard Larcher, président du Sénat.

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Un siège de sénateur occupé par une photo de Paul Vergès. (photos Sénat)

Paul Vergès nous a quittés le 12 novembre. Avec lui s’est éteinte une grande voix de cette Île de la Réunion au service de laquelle il s’est engagé tout au long de sa vie et dont il était une figure centrale et charismatique depuis plus de soixante ans.

La nouvelle de son décès a provoqué sur l’Ile une onde de choc et une intense émotion qui a trouvé son expression très forte lors de ses funérailles célébrées devant des milliers de Réunionnais dans l’enceinte émouvante du cimetière paysager de la commune du Port, dont Paul Vergès avait été le maire et qu’il avait profondément transformée.

Je sais l’émotion que le Président Thierry Foucaud, qui me représentait à cette cérémonie accompagné de la Présidente Eliane Assassi et de notre collègue Pierre Laurent, ont eux-mêmes ressentie à cette occasion.

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Djamila et Françoise, deux représentantes de la famille Vergès.

« La Réunion est orpheline »

« La Réunion est orpheline » a ainsi titré le journal « Témoignages », fondé le 5 mai 1944 par le docteur Raymond Vergès et que son fils Paul a lui-même dirigé dès 1954.

C’est aussi avec une grande tristesse que les sénatrices et les sénateurs ont appris la disparition de Paul Vergès, qui était notre doyen et qui fut sénateur de la Réunion à deux reprises, d’avril 1996 à juillet 2004, et depuis le 1er octobre 2011.

J’ai encore en mémoire les mots par lesquels il avait conclu ici-même, le 1er octobre 2014, son allocution de Président d’âge, en évoquant Jean Jaurès en ces termes : « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent et une confiance inébranlable pour l’avenir. Que cette nouvelle ère illustre la volonté de voir enfin se réaliser pour le monde la devise de notre République : Liberté, Égalité, Fraternité ».

Homme de conviction et de courage, Paul Vergès était un militant de toujours et un résistant. Il s’était ainsi engagé dès 1942, à l’âge de 17 ans, aux côtés de son frère Jacques, dans les « Forces françaises libres ». Il intégra l’école d’officiers parachutistes de Ribbesford en 1943, avant d’être parachuté en 1944 dans la Vienne auprès des résistants du maquis de Scévolles.

Paul Vergès s’était également engagé très tôt dans la vie politique de la Réunion, suivant la voie tracée par son père, proche du Parti communiste français et qui avait œuvré à la départementalisation de la Réunion et des Antilles-Guyane en 1946. Il fut ainsi un militant et un responsable politique d’une longévité exceptionnelle, étant durant plus de soixante ans, l’élu incontournable de son île de la Réunion.

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Ancrer la revendication identitaire réunionnaise

Paul Vergès commença son ascension politique dès les années 50, alors que l’île souffrait de grandes inégalités sociales et d’un important retard de développement économique. Il fut élu conseiller général en 1955 puis, pour la première fois, député en 1956. Et c’est en 1959 que, pour mieux ancrer la revendication identitaire réunionnaise, il fonde le Parti communiste réunionnais.

Paul Vergès occupa ensuite, durant plus d’un demi-siècle, tous les mandats électoraux locaux et nationaux, étant conseiller général, député à trois reprises, parlementaire européen durant treize ans, président du Conseil régional de la Réunion de mars 1998 à mars 2010, et bien sûr sénateur durant quatorze ans.

Il fut, de 1971 à 1989, maire de la commune du Port qui lui était si chère et où ses proches et ses amis se sont retrouvés le 15 novembre pour lui rendre un dernier hommage.

Paul Vergès fut, tout au long de sa vie, une figure emblématique de l’Île de la Réunion, dont il nous parlait toujours avec chaleur et un inépuisable enthousiasme.

Son nom restera attaché à nombre de transformations qu’a connues l’île depuis les années 50.

Il conduisit ainsi, lors de son mandat à la tête du Conseil régional, une politique de grands travaux, l’amélioration du réseau routier et les chantiers de modernisation des politiques sociales étant au premier rang de ses préoccupations.

Il fut un bâtisseur, concrétisant des projets majeurs de développement de l’île, tout en menant son combat pour l’égalité, pour changer la vie quotidienne des Réunionnais.

Le porte-parole inlassable de son île

Paul Vergès prônait aussi une vision à long terme et voyait dans l’île un « laboratoire » illustrant, avec ses caractéristiques propres, les problèmes démographiques, économiques et environnementaux du monde. Il estimait que La Réunion concentrait, je cite : « toutes les contradictions, celles de la société capitaliste et celles du tiers-monde ».

Notre doyen était un homme politique d’une incontestable hauteur de vues, qui se projetait toujours dans l’avenir et le long terme. Son message pour la Réunion, qui conciliait désir d’autonomie et besoin de la France dans les outre-mer, resta pour lui toujours d’actualité.

Il fut au Sénat le porte-parole inlassable de son île, déposant encore en juin 2014 une proposition de résolution pour une nouvelle politique énergétique et un co-développement durable et solidaire dans l’Océan indien, et en octobre 2015 une proposition de loi constitutionnelle visant à étendre à la Réunion la possibilité de fixer les règles applicables sur l’île dans des matières limitées relevant de la loi.

Importance majeure de la démographie et du changement climatique

Mais Paul Vergès attachait plus globalement une importance majeure aux conséquences, insuffisamment prises en compte à ses yeux, de la transition démographique mondiale, dont il maîtrisait toutes les données et dont il faisait une analyse pénétrante et éclairée.

Permettez-moi de rappeler les termes dans lesquels il évoquait le 1er octobre 2011, à cette tribune du Sénat, les impressionnantes évolutions démographiques actuelles. Je le cite :

« En 1950, la population totale de la planète était de 2,5 milliards […]. En 60 ans, la population mondiale a augmenté de 4,5 milliards. Et, dans quatre décennies, soit six mandats de sénateur, la seule augmentation de la population sera égale au nombre total d’humains que comptait la planète en 1950 […]. Ce phénomène est la plus grande révolution de l’histoire humaine et nous en vivrons tout au long de ce siècle les conséquences sur les plans économique, social, culturel et politique ».

Paul Vergès fut aussi – et les choses sont naturellement liées – l’un des premiers à alerter sur les conséquences du réchauffement climatique.

Il exprimait inlassablement cette préoccupation à chacune de ses interventions publiques.

Paul Vergès fit ainsi adopter ici même, le 29 mars 2000, son rapport sur la proposition de loi qu’il avait déposée, tendant à conférer à la lutte contre l’effet de serre la qualité de priorité nationale et portant création d’un « Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique » (ONERC), organisme qu’il présida sans interruption depuis sa création en 2001.

Il soulignait encore avec force, à notre tribune, peu de temps avant les accords de Paris sur le climat, l’importance majeure de cette problématique, je cite : « Le réchauffement climatique a des conséquences dans tous les domaines pour la vie humaine : climat, santé, vie économique, sociale et politique, environnement terrestre, aérien et maritime, et l’adaptation nécessaire à ce nouvel ordre. Rien n’est acquis, tout est à faire, et l’enjeu est une nouvelle civilisation planétaire ! »

Paul Vergès laissera ainsi son empreinte dans les très longues négociations internationales sur le climat qui ont conduit, d’une « Conférence des parties » à l’autre, aux accords de Paris.

« Les condoléances sincères du Sénat »

C’est un grand Réunionnais qui nous a quittés, tant par la longévité exceptionnelle de sa vie politique que par l’œuvre impressionnante qu’il a accompli pour la Réunion et les Réunionnais.

C’est cette figure dont portent aujourd’hui le deuil tous ses amis du groupe communiste, républicain et citoyen du Sénat, ses collègues membres de la commission de l’aménagement du territoire et de développement durable, ceux de notre délégation à l’outre-mer et tous les sénateurs de la République.

J’ai bien sûr aussi une pensée particulière pour les sénatrices et sénateurs de la Réunion, à commencer par notre collègue Gélita Hoarau, à qui revient une nouvelle fois la lourde charge de succéder dans notre hémicycle à Paul Vergès, comme elle l’avait déjà fait de 2005 à 2011.

Chers amis, la personnalité et l’action qu’a conduite notre doyen Paul Vergès tout au long de sa vie publique font qu’il restera toujours présent dans nos mémoires.

En cet instant de recueillement, j’exprime à ses enfants – en particulier à sa fille Françoise –, à ses petites-filles Djamila et Amalia, à toute leur famille, et à tous leurs proches aujourd’hui dans la douleur, les condoléances sincères du Sénat, ainsi que ma tristesse personnelle.

(Mmes et MM. les sénateurs observent quelques instants de silence)