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Faire du 19 mars une journée célébrée

Lettre ouverte au Président de la République

Témoignages.re / 28 octobre 2009

Dans une lettre ouverte adressée au chef de l’État 11 jours avant le Conseil interministériel qui doit prendre des décisions à partir des conclusions des États Généraux de l’Outre-mer, l’auteur de "Réconciliation et fraternité" indique que « les réparations symboliques et matérielles sont indissociables, si on veut que la Fraternité républicaine devienne réalité

« Monsieur le Président,

Dans une interview récente, vous avez souligné « la crise de confiance » qui existe en ce moment au sein de la République Française, entre les DOM et la Métropole, et vous avez affirmé le besoin de « respect ».

Cette crise de confiance plonge ses racines dans nos apports historiques spécifiques à la République. Alors qu’en 1789, le peuple Français abolit les privilèges, et affirme que « tous les hommes naissent libres et égaux en droits », ici, la population vit sous le régime du Code Noir, qui stipule que l’homme noir est "un meuble". C’est uniquement en 1848, qu’enfin, l’esclavage est aboli : 60 ans d’incompréhension.

En réalité, à cette date, ce modèle de gouvernance, élaboré à Paris, et appliqué, en terre réunionnaise, durait, depuis plus de 150 ans.

A la Libération, le Commissaire de la République envoyé par le gouvernement parisien indemnise les esclavagistes, alors que 60.000 Réunionnais, sur plus de 70.000, recouvrent seulement le droit d’être libres, totalement démunis. Sans terre ni toit décent, sans revenus, ils sont de nouveau à la merci de leurs maîtres. L’incompréhension est totale.

Par générations successives, un double héritage se transmet : pour les uns, le capital matériel et la bénédiction de Paris, pour les autres l’accumulation de frustrations, de rancœurs et d’échecs. La paix coloniale est imposée par une gouvernance où chacun doit accepter son sort. Revendiquer de meilleures conditions de vies est alors constitutif de délit et sévèrement réprimé, jusqu’à l’excommunication.

Le 19 mars 1946, les députés à la Constituante originaires des "quatre vieilles colonies" arrachent l’abolition du statut colonial ainsi que l’intégration à la République. Un cycle de trois cents ans venait de prendre fin, dont un siècle et demi sous la devise républicaine aux ambitions universelles : Liberté, Egalité, Fraternité.

Aujourd’hui, il appartient aux Français de vider les relations républicaines de ces contradictions fondamentales qui font que la Fraternité n’a pas de sens.

Autre forme de domination raciale, l’idéologie assimilationniste mise en œuvre après 1946 n’a fait qu’approfondir encore plus le fossé entre une Fraternité, restée à l’état d’énoncé, et la réalité quotidienne.

En son article 2, la loi du 19 mars 1946 stipulait que « les lois et décrets actuellement en vigueur en France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies feront avant le 1er janvier 1947 l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements ».

Pourtant, l’Egalité sociale n’a été obtenue qu’en 2002, au prix d’un demi-siècle de confrontations politiques et syndicales d’une rare violence sous un régime démocratique. En 1946, l’Egalité sociale était apparue comme la forme la plus urgente pour une juste réparation du passé, le temps d’ouvrir l’ère du développement qui aurait permis de commencer à corriger le lourd héritage des inégalités et des injustices par la création de richesses et d’emplois, en faveur des plus démunis. Par conséquent, ce délai aurait dû être le plus réduit possible car les contradictions issues de l’Egalité sociale allaient inévitablement contracter l’épargne des ménages et annihiler les efforts de réconciliation. On ne mesurera jamais assez combien ont pesé les erreurs d’une gouvernance dont l’objectif fut de s’en prendre à ceux qui militaient pour la Liberté, l’Egalité et le développement du pays. Une telle mentalité n’a plus lieu d’être aujourd’hui.

Une autre condition essentielle fonde la réussite du rétablissement de la confiance, c’est le respect. Vous l’avez dit. En effet, par respect entre élus républicains, tous légitimés, le partenariat institutionnel doit être la règle, l’administration doit être l’exception. A l’ère du grand dialogue planétaire et du multilatéralisme, la gouvernance métropoliste engendre une bureaucratie qui relève d’une survivance du passé où la confiance et le respect n’ont jamais existé. C’est un signe ostentatoire du mépris.

Lors du 60e anniversaire du vote de la loi du 19 mars 1946, la demande a été formulée, de faire de cette date un jour célébré, à l’instar du 20 décembre 1848. L’une symbolise la Liberté et l’autre l’Egalité. Après toutes les périodes mouvementées, La Réunion et les Réunionnais ont besoin d’espace de réconciliation. Accéder à cette demande serait plus qu’une marque de respect, c’est un facteur de consolidation de la cohésion sociale et républicaine : les défis du développement durable ont besoin de tous.

Voilà pourquoi, Monsieur le Président de la République, les réparations symboliques et matérielles sont indissociables, si on veut que la Fraternité républicaine, imprimée en couverture de synthèse des EGOM (Etats Généraux pour l’Outre-mer), devienne réalité. »

Ary Yee Chong Tchi Kan,
Auteur de "Réconciliation et Fraternité", Océan Edition
Site internet : www.reconciliationetfraternite.re


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