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Ignorance ou mépris de l’importance de la culture réunionnaise ?

Sur le blog de Paul Vergès

Témoignages.re / 17 juin 2011

La semaine dernière, les médias se sont fait l’écho de faits et propos qui éclairent la conception que la Direction actuelle de la Région a de la Culture.

En effet, lors de la Commission permanente de mardi dernier, la majorité a voté un budget de 46 millions d’euros pour la rénovation du Musée de Stella Matutina et de 11 millions pour la Maison du Volcan. Les socialistes se sont abstenus et l’Alliance a refusé de participer à ce vote.
Le sens réel de cet investissement est donné par les propos tenus par Didier Robert à l’émission décentralisée de France Inter, mercredi dernier.

Prenons l’aspect financier. Les sommes votées représentent 57 millions sur fonds propres de la Région, alors que l’investissement pour la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise était partagé entre la Région (67 millions d’euros), l’État (8 millions) et l’Europe (11 millions). Aujourd’hui, la Région engage donc pour la rénovation de deux équipements existants 57 millions, soit 70% du coût d’un musée moderne et innovant, la MCUR. Or, on se souvient des campagnes acharnées contre le coût prétendu exorbitant de ce projet. Vérité hier, mensonge aujourd’hui ? Ou l’inverse ?

Prenons maintenant le fonds. L’actuelle majorité régionale révèle toute son ignorance quant au rôle que devrait jouer Stella Matutina, dont le nom — étoile du matin, ou zétoil katrèr — est riche de souvenirs pour les planteurs.
A l’origine de ce projet, Pierre Lagourgue, Président du Conseil régional, qui avait sollicité l’expertise de Monsieur Backman, spécialiste des écomusées.

Le rôle d’un écomusée

A partir de friches industrielles, un écomusée vise à rappeler le rôle économique, social, culturel joué par l’usine au temps de son activité. Ainsi, Stella Matutina est un élément important dans la conscience réunionnaise de l’importance de la culture de la canne et de l’industrie du sucre, sur plus d’un siècle et demi. Cette culture a généré des effets sur les plans démographique, économique, social, pour tout dire, humain.

Sur le plan démographique, il faut se souvenir que notre île a d’abord été, brièvement, une terre à épices, puis, plus longuement, à café. Cette culture a provoqué l’apport d’esclaves qui ont très vite augmenté la population de départ. Lors de l’indépendance d’Haïti en 1804, la Métropole coloniale ayant perdu sa source principale d’approvisionnement en sucre s’est tournée vers La Réunion et les Antilles. Pour atteindre ce but après l’abolition de l’esclavage, en 1848, les propriétaires ont eu recours à l’immigration massive des Indiens du Tamil Nadu recrutés par un contrat d’engagement. Ainsi, de 1848 à 1885, fin de l’engagisme, l’apport de 100.000 engagés a doublé la population de l’île.

La canne nécessitant une transformation sur place a permis le développement de l’industrie sucrière. La centaine de petites unités artisanales réparties sur tout le territoire ont donné naissance, par concentration, à 14 usines sucrières, jusque dans les années 50.

On imagine les conséquences sur le plan de l’aménagement du territoire, la plus grande partie de la surface utile étant utilisée par cette monoculture et les ouvriers agricoles et les ouvriers d’usines habitant à proximité des plantations et des usines, d’où, peut-être, le terme d’« habitations » pour désigner ces unités économiques et sociales constituées par ce qu’on appelle ailleurs des plantations.

Les contrats d’engagements signés au départ sous le contrôle du colonisateur anglais, qui occupait alors l’Inde, imposaient le respect des cultes et coutumes des travailleurs. D’où la construction de koïlou et le maintien des fêtes indiennes. Ce maillage des lieux sacrés et des zones de culture de la canne marque encore nos paysages. Les conséquences culturelles sont importantes : l’enjeu en est la conservation des cultes et de la culture du Sud de l’Inde.

La canne au cœur de notre histoire

Cette culture et industrie ont eu également des effets sociaux, les usines sucrières ayant été un point d’appui important des luttes syndicales, relayées par les luttes des ouvriers du chemin de fer, construit à la fin du XIXème siècle pour évacuer le sucre vers le port de la Pointe des Galets.
On voit donc le rôle économique, social, culturel joué par cette monoculture sur plus d’un siècle et demi de notre histoire.

Or, le rôle d’un écomusée est précisément de valoriser tous ces éléments, longtemps maintenus sous le boisseau d’une histoire officielle partisane. Toute cette période peut constituer un vaste champ de recherche. C’est un tel objectif qu’il faudrait poursuivre. Nous avions déjà exprimé notre position auprès du Président Lagourgue et, aujourd’hui, il faudrait donner un nouvel élan à ce but. Or, on investit plus dans les supports technologiques, le contenant, en sacrifiant le contenu.
Ce n’est guère étonnant quand on met en regard de ces décisions budgétaires les propos de Didier Robert sur France Inter.

Comment peut-on dire que « l’identité et la culture réunionnaises sont des combats d’arrière-garde » sinon à montrer son ignorance de la réalité culturelle de notre pays ?

Comment dévaloriser notre langue créole, langue régionale la plus parlée en France ?

Comment oublier que le peuple réunionnais ne doit son unité qu’à cette création collective et spécifique, tissée tout au long de 3 siècles et demi par des femmes et des hommes aux multiples origines ?

Comment ignorer que cette langue est à la fois le médium de la vie quotidienne et le trésor de la création artistique ?
Ignorance ? Mépris ? Symptôme d’une assimilation faite au prix d’un reniement d’une partie de soi ?

Comment prétendre lutter contre l’illettrisme si on ne prend pas en compte la réalité linguistique vécue par plus de 110.000 Réunionnaises et Réunionnais ? Ce n’est pas en méprisant leur langue maternelle. En fin de compte, n’est-ce pas le traitement égalitaire, le respect partagé de la langue créole et de la langue française qui permettrait à toutes et à tous de vivre un bilinguisme enrichissant ?

Culture et développement durable

Les îles créoles de l’océan Indien le montrent. Certes, elles doivent cette situation en partie au fait que la colonisation anglaise n’a pas été assimilationniste comme la colonisation française. Mais malgré les efforts répétés d’assimilation, la langue et la culture réunionnaises ont résisté. Allons-nous donc nous couper encore plus de notre environnement géographique et économique immédiat ?

Leurs mesures et leurs propos montrent que ces décideurs n’ont pas compris le rôle essentiel de la culture dans le développement durable. Aujourd’hui, on constate que la critique concernant le coût de la MCUR masquait en réalité le refus de proclamer l’égalité des cultures, principe fondamental et condition de l’unité réunionnaise.

Car cette unité est constamment à renforcer. Les affiches à caractère raciste à la gendarmerie de Bras-Panon ou encore le refus d’une Réunionnaise de parler à un fonctionnaire non blanc révèlent la présence encore active, même si nous l’espérons minoritaire, de séquelles du mépris lié à l’esclavage, l’engagisme et à la colonisation.


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