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L’abandon de la qualité de Réunionnais pour celle de notable d’un pays en déclin

On devient tous communistes… mais certains ne le restent pas —3—

Manuel Marchal / 28 septembre 2012

Dans l’édition du mercredi 26 septembre, il a été rappelé qu’une des explications des défections réside dans l’arrivée à un poste de pouvoir. Le déserteur va même jusqu’à devenir un serviteur du système, dont il épouse les frasques et la gloriole.

« Nous Réunionnais, nous descendons d’Africains venus d’Afrique, nous descendons d’Indiens venus de l’Inde, nous descendons de Malgaches venus de Madagascar, nous descendons de Chinois venus de Chine, nous descendons aussi de Français venus de France. Mais qu’ils n’essaient pas de nous faire choisir dans nos ancêtres, car nous sommes aussi fiers de ceux venus d’Afrique ou d’Inde que de ceux venus de France.
Oui chers camarades, nous sommes des Réunionnais, descendants de blancs, de noirs, de Malgaches ou d’Indiens. Mais nous sommes dans notre pays, nous sommes fiers de notre qualité de Réunionnais, et nous exigeront que notre dignité sera respectée dans notre pays »
.
Le film "Sucre amer" a immortalisé cette déclaration de Paul Vergès lors d’un meeting resté célèbre en 1963 au Port. C’était 17 ans après l’abolition du statut colonial en 1946 et 4 ans après la création du Parti communiste réunionnais.

En 1963, le Parti communiste n’a aucun élu. Les derniers sont tombés lors du coup de force du Port l’année précédente. Dans une ville quadrillée par les CRS venus réprimer la population, les fraudeurs, couverts par la préfecture, chassent les communistes de la mairie en truquant le résultat d’une élection municipale.
C’est dans cette répression que se sont renforcés les liens entre la population et son Parti communiste. Dès que l’étau de la fraude a commencé à se relâcher sous la pression d’une large mobilisation, des communistes ont été élus. Et depuis maintenant 41 ans, le PCR a toujours eu des élus.

Dans le moule façonné par l’aristocratie du sucre

Ce contrat de confiance repose sur une réalité : le PCR est un parti réunionnais. Il est donc au service des Réunionnais qui veulent remettre en cause la structure sociale injuste héritée de l’époque coloniale.

Nous avions vu mercredi que pour gagner cette bataille, un des moyens utilisés est la participation aux élections. À La Réunion, cet exercice démocratique a lieu dans un contexte particulier, car l’économie du pays ne s’est pas développée. Sont également restées des représentations issues de l’époque coloniale. Du temps de la société de plantation, le grand propriétaire foncier maintenait les travailleurs dans un état de sujétion. Il a transféré au sein de l’administration communale ce mode de relations. Le maire était un gros planteur, souvent usinier. Ces collectivités sont à la base un regroupement de plantations allant du battant des lames au sommet des montagnes. Pour sa part, le Conseil général était à l’époque une Chambre d’agriculture bis, un conseil des gros planteurs et des usiniers.
L’abolition du statut colonial a favorisé le remplacement du personnel politique. Le poids de l’aristocratie du sucre a décliné avec la montée en puissance d’une classe sociale créée de toutes pièces par Paris : les fonctionnaires ou assimilés indéxés. C’est aujourd’hui dans cette couche de la population que se recrute la majorité des élus.
Et comme dans notre île, ce sont d’abord les transferts qui font fonctionner l’économie et non pas la création de richesses sur place, la fonction d’élu à La Réunion est dotée d’un prestige sans équivalent dans la République. Cette nouvelle classe dirigeante s’est coulée sans difficulté dans le moule façonné par l’aristocratie sucrière. En effet à La Réunion, l’abolition du statut colonial ne s’est pas accompagnée d’une réforme territoriale, les structures administratives de la colonie sont donc toujours en place, seule la tête a changé. Et cette structure archaïque pèse sur les mentalités

Le choix d’un ancêtre, le reniement des autres

Le Parti Communiste Réunionnais n’est pas resté à l’écart de ces changements sociaux. L’attrait de l’apparat entourant la fonction d’élu est tel qu’il favorise les défections. Et l’on voit des élus qui étaient communistes, ne plus respecter les valeurs du Parti, devenir de fidèles serviteurs du système dont ils épousent désormais les frasques et la gloriole.
En effet, lorsqu’ils apparaissent en public, ils s’estiment être le fruit de la méritocratie française. Or ce qui pourrait être vrai en France ne l’est pas à La Réunion, tout simplement parce que nous sommes dans un pays qui est encore sous le joug d’une exploitation coloniale. Notre économie est toujours dominée par des monopoles, nous achetons massivement des produits venant d’un pays d’Europe qui colonisa jadis La Réunion, et nous exportons essentiellement du sucre, comme à l’époque coloniale.
L’utilisation du mot "métropole" pour qualifier la France ne fait que révéler au grand jour le désordre mental et le maintien de notre pays dans ce régime d’exploitation.
Car il ne peut y avoir de "métropole" sans "colonie".

Quand l’élu décide d’abandonner le combat pour remettre en cause ce système, il devient le sous-traitant de cette exploitation. Il pense qu’il mérite son poste d’élu, mais en réalité il prive son peuple d’un militant. Car ses efforts convergent vers des mesures visant à acheter la paix sociale, ce qui entretient artificiellement le système, plutôt que d’utiliser le levier institutionnel pour conscientiser la population, marcher sur ce système injuste et accélérer son écroulement.
Faisant cela, celui qui fait défection s’est plié à la volonté du modèle : entre tous les ancêtres qui ont construit notre peuple, il en a choisi un et a renié tous les autres. La décision est trop grave, il ne peut plus revenir en arrière, il ne sera jamais plus communiste et il montre là la faiblesse de son analyse.
Car la France d’aujourd’hui n’est plus celle d’avant. Quand le président de la République s’exprime à la tribune des Nations Unies, il y a belle lurette que son homologue des États-Unis s’est éclipsé.
L’abandon de sa qualité de Réunionnais pour celle d’un notable d’un pays en déclin, la belle affaire… ces défections ne pourront que renforcer un Parti communiste en pleine reconstruction.

Manuel Marchal


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