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« L’écart se creuse »

"La politique du gouvernement à l’égard des fonctionnaires d’hier et d’aujourd’hui" —2—

Témoignages.re / 2 août 2012

En avril 1976, les fonctionnaires de La Réunion entrent en grève pour dénoncer la remise en cause de leur pouvoir d’achat par le gouvernement. Dans le numéro 5 de "Cahiers de La Réunion et de l’océan Indien", revue dirigée par Antoine Minatchy, Daniel Lallemand a publié un article revenant dans une première partie sur les circonstances qui ont amené l’intégration des fonctionnaires réunionnais relevant du cadre local dans le cadre métropolitain. Appliquée suite à de grands mouvements sociaux en 1949, cette décision du gouvernement répondait à une exigence de justice sociale. Elle a eu aussi d’autres effets détaillés dans la suite de cet article.

Jusqu’à ces dernières années (NDLR — l’article a été publié en 1976) la situation des travailleurs de la Fonction publique se présentait de la façon suivante

Non seulement les fonctionnaires avaient obtenu leur intégration, ce qui aurait dû les mettre à égalité avec leurs collègues de la métropole, mais le gouvernement leur avait au fil des années, accordé des avantages supplémentaires que n’impliquait nullement la départementalisation. Index de correction et indemnité de vie chère combinés (1,65x1,35=2,22) leur assuraient, compte tenu de l’indemnité de résidence, des traitements plus de deux fois supérieurs à ceux servis en France.

Au contraire, dans le secteur privé, les salaires ouvriers ne sont jamais parvenus loin de là — à rattraper le niveau des salaires métropolitains. Alors que le coût de la vie est à La Réunion bien plus élevé qu’en métropole, le gouvernement n’a jamais voulu réaliser la politique de rattrapage qu’il a pourtant plus d’une fois solennellement promise. On constate même un recul très net dans ce domaine : le SMIC, qui en 1967 représentait 82% du SMIC métropolitain, n’en représente plus que 66%, en 1976 (pourcentages cités par le Rapport d’Approche du Vile Plan).

La même situation prévalait sur le plan des prestations sociales. Les fonctionnaires bénéficièrent très vite d’un régime de faveur même par rapport à leurs homologues de la métropole. Le salaire moyen départemental — à partir duquel sont calculées les allocations familiales, les majorations pour enfant de dix et 15 ans, l’allocation de salaire unique et, partiellement, le supplément familial, fut longtemps fixé par le gouvernement à un taux supérieur aux Salaires moyens départementaux de métropole. En conséquence, les fonctionnaires de La Réunion perçurent pendant 15 ans des prestations supérieures à celles des fonctionnaires de métropole. A titre d’exemple, un père de famille ayant 4 enfants à charge et dont l’épouse reste au foyer percevait en 1963, 32.256 francs CFA à La Réunion, contre 24.023 en métropole, soit 34% de plus. (Voir Memento statistique récemment publié par L’INSEE).

Dans le secteur privé au contraire, le gouvernement n’a réalisé qu’au compte-gouttes les promesses de la départementalisation. Aujourd’hui encore (en 1976 — NDLR), la classe ouvrière réunionnaise n’a droit ni à l’allocation de salaire unique, ni à une véritable allocation logement, ni à l’allocation aux travailleurs privés d’emploi, pour ne citer que quelques-uns des avantages dont bénéficient les travailleurs de métropole. Quant aux allocations familiales, elles restent très inférieures à celles du secteur public et subissent en outre un prélèvement de 45% versé au FASO, alors que le secteur public en est dispensé. A titre comparatif, un père de famille ayant 4 enfants à charge et dont la femme reste au foyer percevait en 1963, 7.625 francs, dans le secteur privé, contre 32.256 (4,23 fois plus) dans le secteur public.

De l’indifférence à l’hostilité

Ainsi l’écart très faible avant la départementalisation, s’était creusé sans cesse entre le niveau de vie des travailleurs de la Fonction publique et celui des travailleurs du secteur privé. Peu à peu la différence de niveaux de vie affaiblit la solidarité agissante qui avait autrefois soudé fonctionnaires et ouvriers. Il faut malheureusement reconnaître que la classe ouvrière fut bien mal récompensée du soutien actif apporté jadis aux travailleurs de la Fonction publique. Alors qu’avec un ensemble parfait, la classe ouvrière s’était jetée dans la bataille pour l’intégration des fonctionnaires (souvenons-nous de la grève générale en 1949), jamais on ne vit ces derniers se battre pour les revendications de leurs anciens alliés. Même la liquidation d’un secteur de la Fonction publique comme les Travaux publics, à forte composition ouvrière, entraîna peu de réactions chez les autres fonctionnaires.

On peut observer deux étapes dans la mutation qui s’opéra au sein de la Fonction publique.

Dans un premier temps, qui se situe entre 1950 et 1960, on vit les fonctionnaires se désintéresser peu à peu du sort des masses populaires. Pour ne pas risquer d’être entraînés dans les luttes revendicatives de leurs anciens alliés, ils quittèrent les uns après les autres, les rangs de la C.G.T. rejoignant parfois des syndicats nouvellement créés, sans assise ouvrière, F.0. pour les uns, la C.F.T.C. pour les autres ; on ne les vit plus en tête des défilés du Premier Mai.

La deuxième étape dans la mutation des fonctionnaires (1960-1970) se produisit lorsque, déçues par la départementalisation, qui, faute de développement économique, ne pouvait assurer leur promotion, les masses populaires se tournèrent vers l’autonomie. On vit alors les nouveaux dirigeants fonctionnaires, sous l’impulsion de Perreau-Pradier, dresser contre elles les travailleurs de la Fonction publique, mobilisés pour la défense de leurs avantages acquis et la « sauvegarde de la départementalisation ».

L’évolution d’un Albert Ramassamy est à cet égard démonstrative. Militant du Parti communiste en 1947, il n’hésite pas, une quinzaine d’années plus tard, à provoquer une scission à l’intérieur du SNI, seul syndicat de fonctionnaires à manifester encore sa solidarité à l’égard des masses populaires. Sur le plan politique, on le retrouve à la tête du “Comité de Sauvegarde de la départementalisation” ; puis aux côtés du promulgateur de l’Ordonnance d’octobre, le 1er mai 1963 sur la Place du Barachois aujourd’hui enfin au M.S.R., prenant parti pour les gros propriétaires fonciers et le Crédit Agricole contre les petits planteurs de la Coopérative de géranium, acceptant sans broncher le gangstérisme électoral qui conduit l’un des siens au Conseil général.

Jamais on n’a vu à La Réunion ce qu’on observe en Martinique, où une grève générale a été récemment déclenchée par tous les syndicats du secteur privé, avec le soutien d’une grève de la Fonction publique, pour obtenir l’application intégrale des lois sociales métropolitaines. Au contraire, on a pu noter ici, chez ceux que le gouvernement avait intentionnellement privilégiés, la tentative de justifier l’état de choses existant. Nous retiendrons comme particulièrement typiques, un article paru dans le Bulletin du SNI de mai 1971, glorifiant l’action du FASO et le prélèvement de 45% opéré par cet organisme sur les allocations familiales des seuls travailleurs du secteur privé. Au nom d’une solidarité nécessaire en faveur des plus démunis, mais dont l’auteur de l’article, fonctionnaire, se dispensait lui-même

D’autres sont allés plus loin. Ce sont des fonctionnaires que les travailleurs retrouvaient, complices dans les bureaux de vote comme « témoins administratifs » lorsque I’Administration, effrayée par la victoire communiste aux élections législatives du 2 janvier 1956, éleva la fraude à la hauteur d’une institution. Ce sont des fonctionnaires encore que les travailleurs retrouvaient en face d’eux à tous les stades de la répression (police, tribunaux, bureaux d’AMG, etc.). Ce sont enfin les syndicats de fonctionnaires qui élevaient les protestations les plus véhémentes chaque fois qu’était publié un Manifeste pour l’Autonomie.

Conséquences politiques d’une défection

La défection des fonctionnaires se révéla lourde de conséquences pour le mouvement syndical qui en fut durablement affaibli. Il faut attendre les années 70 pour assister à une remontée des luttes ouvrières. Quant au mouvement politique, il subit lui aussi le choc des défections : la fraude aidant, le Parti communiste ne conserva qu’un mandat de député aux législatives de 1951, il perdit en 1952 la majorité des sièges au Conseil Général ; et en 1953, cinq des municipalités enlevées par le CRADS en 1945 lui furent arrachées. Mais le mouvement politique se releva plus vite que le mouvement syndical, le Parti communiste retrouva la majorité absolue aux élections législatives de 1956. Et même après les coups de force de 1957 à 1962 qui vont dissoudre puis éliminer par la violence et la fraude les municipalités de Bras-Panon, Saint-André, Sainte-Marie, La Possession, Le Port, Saint-Paul et Saint-Leu, le mouvement politique resta extrêmement vivace avec pour objectif notamment de faire apparaître son influence majoritaire.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement avait atteint l’objectif qu’il s’était fixé. Il avait réussi dans un premier temps à désunir, dans un deuxième temps à dresser les uns contre les autres, les travailleurs de la Fonction publique et les travailleurs du secteur privé. Parallèlement, afin de parachever sa manœuvre, le gouvernement, que présidait alors Michel Debré, promulgua l’Ordonnance du 15 octobre 1960, menace constamment brandie contre les fonctionnaires restés fidèles à leur idéal de solidarité avec la classe ouvrière.

Mais, en divisant les travailleurs des secteurs public et privé, le gouvernement créait les conditions d’un isolement grandissant des fonctionnaires. Ceux-ci s’étaient aliénés leurs anciens alliés de la classe ouvrière, sans pour autant s’en faire de nouveaux. L’appauvrissement des planteurs les avait conduits dans les années 50 à tisser des liens étroits avec les ouvriers. Quant au patronat, il se plaignait amèrement de l’attraction exercée par la Fonction publique sur les cadres du privé, entraînant leur désertion ou des revendications jugées excessives. Bientôt les membres de « la nouvelle bourgeoisie », comme « la Voix des Mascareignes » se plaisait à appeler les fonctionnaires, devinrent les mal-aimés de la société réunionnaise.

Or, peu à peu et dès le début des années 60, s’était amorcé un changement dans l’attitude du Pouvoir à l’égard des travailleurs de la Fonction publique.


L’intégration des fonctionnaires réunionnais dans le "cadre métropolitain" ou "inter-colonial" répondait à trois objectifs du gouvernement :

1) - créer les conditions de la venue massive de fonctionnaires métropolitains à La Réunion (objectif administratif),

2) - favoriser la constitution artificielle d’une couche sociale privilégiée, grosse consommatrice de produits importés (objectif économique),

3) - enfin et surtout diviser et briser le mouvement syndical et par contrecoup affaiblir le mouvement populaire (objectif politique).



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