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L’hommage oublié aux Réunionnais victimes de la Grande Guerre

Plus de 14.000 mobilisés, 1.600 compatriotes tués sur de lointains champs de bataille

Manuel Marchal / 21 août 2014

Le 1er août 1914, la France lance l’ordre de mobilisation générale. La nouvelle parvient le 4 août à La Réunion. De nombreux jeunes affluent vers la caserne de Saint-Denis pour y répondre. Plus de 14.000 Réunionnais sont mobilisés entre 1914 et 1918, plus de 1.600 meurent sur les champs de bataille, et plus de 7.000 Réunionnais décèderont des suites de la grippe espagnole ramenée par des soldats démobilisés. A l’heure des commémorations, quelle place pour les Réunionnais ? La visite du président de la République apparaît donc comme une occasion ratée.

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Les premiers Réunionnais mobilisés sont partis sur le le Djemnah, direction Madagascar avant de rejoindre Marseille puis pour beaucoup les Dardanelles.

A l’heure des commémorations du centenaire du début de la Première guerre mondiale, l’hommage aux Réunionnais victimes de ce conflit est oublié. Certes, le président de la République déposera une gerbe au Monument aux Morts de Saint-Denis aujourd’hui, mais beaucoup pensent que la mémoire des Réunionnais mérite mieux que cela. En effet, le passage devant l’obélisque de la rue de la Victoire est un rituel pour quasiment chaque visite ministérielle. Aucune séquence spécifique n’est prévue. Il n’est peut être pas trop tard pour corriger l’erreur. Car nos compatriotes se sont fortement impliqués dans cette guerre lointaine entre nations européennes.

65% d’illettrés, 50% inaptes : témoins de la misère coloniale.

C’est le 4 août 1914 que l’ordre de mobilisation générale arrive à La Réunion. En France, ce moment est immortalisé par des attroupements devant l’affiche appelant les citoyens à rejoindre les effectifs des armées de terre et de mer. Rien de tout cela à La Réunion, car l’île est plongée dans la misère coloniale. Les conseils de révision estiment que 65% des jeunes sont illettrés. C’est donc la proclamation du garde champêtre qui va annoncer l’événement à la population, au son des tambours.
Les jeunes affluent en masse vers la caserne de Saint-Denis. Mais beaucoup doivent déchanter. La malnutrition et les maladies font que la moitié des jeunes sont réformés car ils n’ont pas une constitution physique jugée suffisante pour aller se battre. C’est un autre indice de la misère coloniale.
Malgré cela, plus de 14.000 Réunionnais seront incorporés dans l’armée française. Les premières recrues embarquent sur le Djemnah, cargo des Messageries maritimes. Ils arrivent à Madagascar, lieu de passage obligé de tous les mobilisés, où ils séjourneront plusieurs mois. Ils assureront la relève de l’infanterie coloniale, corps composé essentiellement d’engagés de France, partie sur le front occidental dès 1914.
Sur les 14.000 Réunionnais mobilisés, plus de 4.000 passeront la guerre à Madagascar pour assurer le maintien de l’ordre colonial dans ce vaste pays. 10.000 autres seront envoyés en Europe ; plus de la moitié seront dans des unités combattantes.

12% des recrues tués

L’état-major français envoie les plus importants contingents de Réunionnais se battre aux Dardanelles. Cette région se situe en Turquie, ennemi de la France. Elle borde les détroits qui ouvrent la voie de Constantinople. Parce qu’ils viennent d’un pays où sévit le paludisme, alors les Réunionnais sont considérés plus aptes à combattre dans cette région.
Nombreux seront nos compatriotes à tomber dans cette région dont ils ignoraient souvent l’existence. D’autres mourront sur le front Ouest, ils seront de tous les combats entre 1915 et 1918.
Tous ces Réunionnais se sont engagés sans savoir ce que représentait la guerre en Europe, et sans même pour la plupart avoir posé déjà le pied en Europe. Des survivants des tranchées ramèneront avec eux le virus de la grippe espagnole. Cette maladie fit des ravages dans une population touchée par la misère coloniale. 7.000 Réunionnais moururent des suites de l’épidémie.
Une telle saignée dans une population peu nombreuse, à l’époque, est une catastrophe inqualifiable. Le pire des mépris seraient d’annoncer qu’on a pensé aux Réunionnais dans l’hommage aux Français ! Dans le programme rendu public, pas un moment officiel et significatif n’a été prévu. Sur, ce point, comme sur d’autres, la visite du président de la République apparaît comme une occasion ratée.

M.M.

22 août 1914 : le jour le plus meurtrier de l’histoire de France


Demain, ce sera le centième anniversaire du 22 août 1914. Ce jour là, 27.000 soldats servant l’armée française sont morts dans la bataille des Frontières, principalement en Belgique. Près de la moitié des tués appartenaient à l’infanterie coloniale dont une division a été anéantie dans la seule bataille de Rossignol dans les Ardennes belges.
Le 22 août 2014, le président de la République ne sera pas sur les lieux de cette tragédie pour évoquer la mémoire de ces 27.000 combattants.

Rachel Mnémosyne, docteure en Histoire, rappelle dans une conférence les principaux lieux d’affectation des Réunionnais mobilisés

4.261 Réunionnais pour maintenir l’ordre colonial à Madagascar


« La première escale est Madagascar. Escale obligatoire, car à La Réunion, ils n’ont pas eu les moyens de s’habiller, ni de se former. Ils y resteront jusqu’à ce que le premier contingent parte en mars 1915. Cette formation aura donc duré d’août 1914 à mars 1915. Mais ils ne partiront pas tous pour la métropole. Par besoin d’hommes et de cadres, 4 261 soldats réunionnais resteront pour « garder » et continuer de « pacifier » Madagascar. Les métropolitains, qui étaient là, repartent et les Réunionnais restent. Cette présence est d’autant plus utile que l’on voit apparaître des mouvements plus ou moins secrets. »

Le paludisme dans les Dardanelles


« Ils seront aussi en nombre sur le front d’Orient. C’est même là qu’on trouvera les plus forts contingents de Créoles. Et par Créoles, j’entends, tout à la fois, les originaires de La Réunion et ceux de la zone Antilles-Guyane. Ils sont sur ce front particulier sous des prétextes climatiques et sanitaires, que l’État-Major avait imaginés. On avait pensé, a priori, que venant d’un pays chaud, ils s’adapteraient bien aux températures « clémentes » de ces régions. Sauf qu’en hiver 1915, quand ils arrivent, ils sont confrontés à des températures de l’ordre de -5°C, ce qui est encore très froid pour eux. Cette idée préconçue sera révisée, mais on conservera quand même les Créoles sur le front d’Orient. Quant au prétexte sanitaire, il est, lui aussi, mis à mal. En effet, on avait aussi pensé que les Créoles étaient « habitués » au paludisme et, qu’en Orient, ils n’auraient pas de problèmes. Sauf que le paludisme de ces régions s’est révélé bien plus virulent que celui de La Réunion ; et les Réunionnais y ont succombé autant que les autres. D’autres, enfin, se trouveront en Algérie. La guerre n’a pas touché l’Algérie. En fait ces soldats sont là en « camp d’hivernage » (dont je vous parlerai par la suite). Ils seront toutefois utilisés à calmer les divers soulèvements locaux. Ils contribuent à « pacifier » l’Algérie. »

54% inaptes à cause de la misère


« Le taux d’inaptes, conséquence directe de la crise sociale qui découle elle-même d’une crise politique et économique. 54%, en moyenne, sur toute la durée de la guerre. C’est énorme ! Les inaptes sont ceux qui seront jugés comme tels au recrutement, et ce, selon des critères physiques bien définis. Effectivement, ce sont des critères métropolitains qui sont calqués sur la population réunionnaise. Mais, à La Réunion, de nombreuses maladies affaiblissent des populations de cultivateurs pauvres qui travaillent dans des conditions climatiques et sanitaires difficiles. Comment en juger sans tenir compte du contexte local ? Une telle démarche semble aberrante. Toutefois ce chiffre de 54% semble trop élevé par rapport à la métropole. Du coup, à La Réunion, la population crie à la « créolophobie » sans s’expliquer la situation par une application pure et dure des critères de recrutement. »


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