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L’impasse de l’illettrisme

Un modèle à bout de souffle — 8 —

Manuel Marchal / 8 novembre 2010

Au moment où le statut colonial est aboli à La Réunion, la population souffre gravement de l’illettrisme. Les maîtres de la colonie n’avaient pas besoin que le peuple sache lire, et l’une des conséquences de la fin de ce statut allait être la possibilité pour tous les Réunionnais d’aller à l’école. Mais après plusieurs décennies de scolarisation de masse, l’illettrisme reste un fléau qui touche plus de 20% des adultes.

Depuis une soixantaine d’années, la société réunionnaise a connu des transformations radicales. Au moment de l’abolition du statut colonial, l’écrasante majorité des emplois était dans l’agriculture. Aujourd’hui, c’est le secteur des services qui fournit plus de 70% des emplois. Entre temps, le chômage a explosé, et 37% des travailleurs sont inscrits à Pôle Emploi, soit parce qu’ils sont totalement privés de travail, soit parce que celui qu’ils ont est tellement précaire ou sous-payé qu’il ne leur permet pas d’avoir des perspectives.
Une autre transformation a marqué l’île depuis 1946. C’est la possibilité pour tous les Réunionnais d’avoir le droit d’aller à l’école pendant au moins 10 ans. Cette scolarisation de masse a considérablement élevé le niveau de formation. Les lycées et collèges se sont multipliés. Société de l’oral, La Réunion voit l’écrit prendre de plus en plus d’importance. La connexion de notre île aux autoroutes de l’information va encore accentuer la domination de la société de l’information. De multiples messages arrivent donc constamment à La Réunion. Mais sans accès à la lecture et à l’écriture, c’est la privation de ce foisonnement. L’illettrisme est bien une mutilation.
La présence de cet illettrisme de masse signifie l’échec d’un système. Car tous ceux qui subissent cette situation sont passés par l’étape de l’école. En France, c’est le même système scolaire, mais le taux d’illettrisme est bien plus faible. À La Réunion, malgré tous les moyens investis, ce taux très élevé se maintient.
Quel développement durable espérer si une personne sur cinq ne peut pas comprendre ce qui est écrit ? Quel progrès imaginer tant que 20% des Réunionnais souffriront de très graves difficultés face à la communication écrite ?
Ce sont autant de questions qu’un modèle à bout de souffle ne peut pas résoudre, car depuis près de 60 ans, il n’a jamais pu venir à bout de l’illettrisme.

Manuel Marchal 


Evolution du pourcentage des illettrés

1996 : 23% des 16 à 65 ans
2007 : 22% des 16 à 65 ans


De grandes difficultés à communiquer

Dans le numéro 2 de la revue "INSEE Partenaires", il est fait état d’une étude sur la compréhension d’un journal radio. 22% des personnes interrogées font part de difficultés de compréhension. C’est un pourcentage qui correspond à celui du nombre de personnes illettrées.

L’enquête Information et Vie Quotidienne évalue aussi la compréhension orale et la résolution de calculs simples. Le lien est assez fort entre les résultats de ces domaines.
Dans le domaine de la compréhension orale (questions relatives à la compréhension d’un journal radiophonique et de sa météo), 55% des personnes interrogées donnent au moins huit bonnes réponses sur dix. Tandis que 22% ne dépassent pas six bonnes réponses, parfois sont dans l’impossibilité de passer ces tests. Ce qui signifie 115.000 adultes ayant de grandes difficultés à communiquer en français à l’oral.
Ces performances sont légèrement plus faibles que celles constatées en France métropolitaine. Il existe une relation sensible entre les performances à l’écrit et la compréhension orale. Ce taux moyen de 55% de bonnes réponses à l’oral monte à 66% pour les personnes n’ayant pas de difficulté à l’écrit, et descend à 19% pour celles éprouvant de grandes difficultés.


Dans ce cadre et sans changement, comment faire reculer l’illettrisme ?

Le 15 septembre dernier, le Conseil économique social et environnemental régional a adopté à l’unanimité un rapport intitulé "Pour une île lettrée". Ce document rappelle que l’illettrisme est un phénomène qui persiste dans notre île malgré la scolarité de masse. Voici des extraits de l’introduction et de la conclusion de ce rapport.

Pourquoi la lutte menée depuis plusieurs décennies contre l’analphabétisme d’abord, l’illettrisme ensuite, n’a-t-elle pas donné les résultats escomptés ? Pourtant, des moyens importants ont été mis en œuvre, des énergies diverses et variées ont été mobilisées, de nombreux plans concoctés, et la volonté politique a toujours été réaffirmée.
En effet, l’illettrisme, de par son importance et la durabilité du phénomène, est, qu’on le veuille ou non, un critère objectif d’appréciation du système d’Education et de Formation et peut, à certains égards, être considéré comme un échec de celui-ci. Ainsi, un pourcentage inquiétant de jeunes quitte le système scolaire sans maîtriser les savoirs fondamentaux, alors que nombreux sont ceux qui, entrant dans un parcours de formation professionnelle, doivent le plus souvent commencer par une remise à niveau. Ces deux éléments rapprochés donnent à penser qu’ils sont l’une des origines du flux d’illettrés important que connaît notre île. Il en résulte que leur nombre ne diminue pas au fil des années.
Selon l’enquête CIRILLE menée en 1996/97, 120.000 illettrés étaient recensés dans l’île, soit environ 23% de la population des 16 à 65 ans. Les résultats de l’enquête IVQ, menée en 2007/2008 par l’INSEE, font état de plus de 111.000 illettrés pour cette même tranche d’âge, soit toujours 22% de la population réunionnaise. Ce taux pratiquement constant est élevé et nettement supérieur à celui de la France qui s’établit à 9%.
Le nombre de décrocheurs du système scolaire est lui aussi inquiétant. Suivant les rapports à la Commission permanente du Conseil régional, ce sont 3.500 à 4.000 jeunes qui sortiraient chaque année du système de formation initiale à La Réunion, sans qualification, ni diplôme.
Par ailleurs, l’illettrisme est une problématique transversale qui impacte terriblement l’épanouissement et l’insertion de l’Homme, mais également freine le développement de notre territoire (effet néfaste sur l’emploi, générateur d’exclusion, problème de savoir-être…).
(…)
Il s’avère que l’ambition politique affichée, depuis plusieurs dizaines d’années, de vaincre l’illettrisme n’a pas suffi à garantir la structuration d’un projet cohérent et fédérateur de l’ensemble des acteurs concernés. Se pose alors, au-delà de l’ambition politique, la nécessaire question de la volonté politique.
Trop de freins, de blocages, de dysfonctionnements et d’incohérences existent et perdurent. Rien n’indique qu’ils disparaîtront de sitôt. En tout cas, ils pèsent sur de bien maigres résultats eu égard tant aux besoins identifiés qu’aux moyens mis en œuvre. Rien ne laisse penser en tout cas que, dans ce cadre et sans changement, l’illettrisme pourra véritablement reculer et a fortiori disparaître. Or, le taux d’illettrisme, de par son importance et sa durabilité, demeure, qu’on le veuille ou non, un handicap majeur à toute politique de développement, qu’il s’agisse de développement humain, en premier lieu, mais également de développement économique et social.
Il y a sur ce plan non seulement la nécessité d’une prise de conscience collective, politique, au sens le plus large du terme, du phénomène, mais aussi et surtout une mobilisation des moyens appropriés visant à son éradication. (…)


L’accumulation des impasses

66 ans après l’abolition du statut colonial, les impasses provoquées par un modèle à bout de souffle s’accumulent, retrouvez les précédents articles de "Témoignages" sur ce thème :

L’impasse de la pauvreté ("Témoignages" du 26 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-la-pauvrete,46347.html

L’impasse de la pénurie d’emploi ("Témoignages" du 27 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-la-penurie-d-emploi,46373.html

L’impasse du logement ("Témoignages" du 28 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-logement,46391.html

L’impasse des transports ("Témoignages" du 30 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-des-transports,46425.html

L’impasse du pouvoir d’achat ("Témoignages" du 2 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-pouvoir-d-achat,46448.html

L’impasse de la vie chère ("Témoignages" du 3 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-la-vie-chere,46467.html

L’impasse du financement des collectivités ("Témoignages" du 4 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-financement-des,46490.html


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