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L’impasse de l’impréparation à la mondialisation des échanges

Un modèle à bout de souffle —11¬—

Manuel Marchal / 13 novembre 2010

Mardi dernier, le "Journal de l’île" fait sa "une" sur les difficultés de l’industrie réunionnaise de transformation du riz. C’est une conséquence de l’ouverture du marché réunionnais imposée par les accords signés par l’Europe. En moins de 10 ans, la donne a été totalement bouleversée, et ce qui se passe pour les riziers réunionnais risque de se reproduire dans d’autres secteurs de notre économie. Notre économie n’est en effet pas préparée à l’ouverture provoquée par la construction d’un marché unique mondial, c’est la conséquence d’un modèle à bout de souffle.

Une part de marché en chute de 23 points sur un an : mardi dernier, les riziers réunionnais ont tiré la sonnette d’alarme. Du fait d’une nouvelle concurrence, 40% du riz consommé dans notre île est issu d’une transformation à La Réunion, contre 63% 12 mois plus tôt et 94% voici 10 ans, rappelle le "JIR" de mardi dernier. La faute à l’arrivée dans notre île d’un nouveau produit : le riz en sachet importé du Cambodge. C’est la conséquence d’une décision prise voici un peu plus de 9 ans par l’Union européenne : l’initiative "Tout sauf les armes".
Cette initiative trouve son origine dans la Conférence tenue par l’Organisation mondiale du Commerce en 1996 à Singapour. À l’époque, l’OMC avait donné comme orientation de faciliter les exportations des pays dits les moins avancés vers les pays développés. Cette fin des années 90 est marquée par l’amorce de profonds changements dans les pays anciennement colonisés par les Européens. L’Amérique propose l’AGOA à ces pays pour accéder plus facilement au marché américain. Pour sa part, la Chine renforce ses relations avec les pays africains, tout comme l’Inde.

Une décision européenne

L’Europe veut rester dans la course et elle décide d’appliquer à partir du 26 février 2001 une initiative. Sans contrepartie, les produits, sauf les armes et munitions, issus d’un territoire inscrit dans la liste dite des pays les moins avancés bénéficient d’un accès sans quota ni droits de douane : c’est "tout sauf les armes".
Trois produits fabriqués en Europe restent à l’écart de cette ouverture totale car ils sont jugés stratégiques par l’Europe : la banane, le riz et le sucre. "Tout sauf les armes" prévoit une réduction progressive des droits de douane à l’entrée dans l’Union européenne, de 700 euros la tonne à 0 en cinq ans pour la banane ; de 400 euros à 0 en trois ans à partir de 2006 pour le riz et le sucre. Autrement dit, depuis le 1er janvier 2009, tous les produits en provenance de 49 pays peuvent entrer sans quota ni droit de douane à La Réunion.
Il a fallu donc à peine un an pour que les conséquences de cette ouverture totale décidée par l’Europe se fassent sentir sur une branche de l’industrie réunionnaise. Le Cambodge fait partie de la liste des PMA, il peut donc exporter vers La Réunion du riz sans quota ni droit de douane. Du fait d’un coût de production bien moins important que le riz transformé à La Réunion, c’est une concurrence sévère. Et cette concurrence s’exerce précisément sur le secteur où les riziers réunionnais comptent faire le plus de marge. C’est toute une filière qui est déséquilibrée, car c’est précisément cette marge plus importante dans le riz de luxe qui compense une marge plus réduite dans le riz premier prix.

Conséquence du non-développement

Cette situation est la conjonction de deux facteurs : une décision prise à 10.000 kilomètres d’ici sans nous écouter, et l’impréparation de notre économie à l’ouverture d’un marché unique mondial.
Ce retard trouve son origine dans un choix qui a été fait par Paris au lendemain de l’abolition du statut colonial à La Réunion. Au lieu d’appliquer immédiatement l’égalité prévue par la loi du 19 mars 1946 et de passer à l’étape du développement d’une économie réunionnaise, les gouvernements ont fait un autre choix, celui du non-développement. Un seul exemple suffit pour le rappeler : au lieu de moderniser le chemin de fer, Paris a préféré le démolir et obliger les Réunionnais à passer au système coûteux, inégalitaire et inadapté du tout-automobile.
La conséquence de ce non-développement, c’est une économie qui ne peut pas être préparée à suivre les évolutions du monde qui l’entoure. Les difficultés des riziers réunionnais sont un premier coup de semonce. Car quelle sera la situation de l’économie réunionnaise lorsque tout ce qui est produit ici pourra être concurrencé par tout ce qui viendra des pays voisins où le coût de production sur les mêmes marchandises est beaucoup plus faible ?
Cette considérable vulnérabilité, c’est le résultat d’un modèle à bout de souffle qui mène à l’impasse.

Manuel Marchal


Tout a changé en moins de 10 ans

26 février 2001 : adoption de l’initiative "Tout sauf les armes".
Tous les produits fabriqués dans les pays appartenant à la liste dite des pays les moins avancés (PMA) peuvent entrer sans quota ni droit de douane sur le territoire de l’Union européenne, et donc à La Réunion. Trois produits considérés comme stratégiques sont temporairement à l’écart : la banane, le riz et le sucre.

7 février 2004 : lancement à Maurice des négociations entre l’Union européenne et les pays de notre région en vue de la signature d’un accord de partenariat économique, c’est-à-dire l’équivalent de "Tout sauf les armes", mais appliqué à tous les pays voisins.

1er janvier 2006 : la banane produite dans les PMA peut entrer sans quota ni droit de douane dans l’Union européenne.

1er janvier 2009 : le sucre et le riz produits dans les PMA peuvent être importés sans quota ni droit de douane dans l’Union européenne, et donc à La Réunion. C’est le début des difficultés pour l’industrie réunionnaise de transformation du riz.

29 août 2009 : signature à Maurice de l’Accord de partenariat économique intermédiaire par l’Union européenne et plusieurs pays de la Région. C’est la porte ouverte à l’importation de tout ce qui est produit chez nos voisins et donc aux difficultés pour tous les producteurs réunionnais confrontés à cette concurrence.


49 PMA

Voici la liste des pays dits "les moins avancés". Cette liste est révisée tous les trois ans par le Conseil économique et social des Nations Unies.

Afrique
Angola, Bénin, Burkina Faso, Burundi, Comores, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, Lesotho, Libéria, Madagascar, Malawi, Mali, Mauritanie, Mozambique, Niger, Ouganda, République centrafricaine, République démocratique du Congo, République-Unie de Tanzanie, Rwanda, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tchad, Togo et Zambie.

Asie et Pacifique
Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Cambodge, Îles Salomon, Kiribati, Maldives, Myanmar, Népal, République démocratique populaire lao, Samoa, Tuvalu, Vanuatu et Yémen.

Amériques
Haïti.


L’accumulation des impasses

66 ans après l’abolition du statut colonial, les impasses provoquées par un modèle à bout de souffle s’accumulent, retrouvez les précédents articles de "Témoignages" sur ce thème :

L’impasse de la pauvreté ("Témoignages" du 26 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-la-pauvrete,46347.html

L’impasse de la pénurie d’emploi ("Témoignages" du 27 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-la-penurie-d-emploi,46373.html

L’impasse du logement ("Témoignages" du 28 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-logement,46391.html

L’impasse des transports ("Témoignages" du 30 octobre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-des-transports,46425.html

L’impasse du pouvoir d’achat ("Témoignages" du 2 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-pouvoir-d-achat,46448.html

L’impasse de la vie chère ("Témoignages" du 3 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-la-vie-chere,46467.html

L’impasse du financement des collectivités ("Témoignages" du 4 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-financement-des,46490.html

L’impasse de l’illettrisme ("Témoignages" du 8 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-l-illettrisme,46555.html

L’impasse du déficit commercial
("Témoignages" du 9 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-du-deficit-commercial,46569.html

L’impasse de l’effondrement des secteurs primaire et secondaire ("Témoignages" du 10 novembre)
http://www.temoignages.re/l-impasse-de-l-effondrement-des,46592.html