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L’impasse de la filière canne

Un modèle à bout de souffle —14—

Manuel Marchal / 18 novembre 2010

Depuis la transformation de la filière canne à partir des accords de 1969, la crise s’est aggravée. Plus de 20.000 planteurs ont dû arrêter leur activité, et seules deux usines fonctionnent encore. L’actualité récente montre que cette crise se transforme en impasse pour la filière canne dans sa structure actuelle. En effet, pourquoi les usiniers réunionnais ont-ils décidé de tout brader ? Et pourquoi les patrons industriels de la filière refusent-ils toujours de partager les richesses ?

Un départ en pleine bataille

Pourquoi les usiniers ont-ils tout bradé ?

À La Réunion, l’activité de la filière est rythmée par des décisions prises en Europe. La filière canne est en effet une partie de la politique agricole commune (PAC). Cette politique se renégocie selon un échéancier régulier. Les décisions prises par l’Europe se déclinent dans un règlement européen qui fixe le prix du sucre payé aux producteurs. C’est à partir de ce prix qu’est calculé le prix de la canne. En effet, depuis les accords de 1969, l’usinier est le propriétaire de toute la canne à partir du moment où le planteur la livre à la balance. Ce que touchera le planteur sera calculé à partir de l’estimation de la richesse en sucre de ses livraisons. Depuis l’an dernier, les planteurs ont obtenu l’application d’un bonus de 11,05 euros par tonne de canne au titre de la prime bagasse réévaluée, mais cela représente moins du tiers du prix "usine" à la tonne payé en fonction de la richesse en sucre de la canne (39,09 euros).
L’actuel règlement européen a diminué le prix du sucre de 36% par rapport à l’ancien. Cela est dû à une condamnation de l’Europe par l’Organisation mondiale du commerce, à la suite d’une plainte de plusieurs grands pays exportateurs de sucre. L’OMC leur a donné raison, estimant que le marché européen du sucre est trop protégé.
Le prochain règlement sucrier prendra effet à partir de 2014. C’est dire que les discussions vont véritablement commencer dans très peu de temps. Et en quelques années, la donne a beaucoup changé.
L’Europe a mis fin au Protocole sucre qui permettait à des pays comme Maurice et les Fidji d’avoir un accès garanti en quota et en prix au marché européen. Depuis l’an dernier, ces pays sont confrontés au prix du marché mondial.
La situation économique de l’Europe s’est également fortement dégradée avec la crise économique. Des sommes considérables ont été dépensées pour sauver les banques, et l’Union européenne dit être prête à mettre des fonds pour sauver l’Irlande de la faillite. Cela veut dire que beaucoup de pays européens ne sont pas d’accord avec le fait que l’Europe soutienne des producteurs de sucre situés à des milliers de kilomètres du continent. Et ils poussent à une renationalisation de la politique agricole. Mais si tel était le cas, la situation de la filière serait très difficile, car le gouvernement ne cesse de diminuer ses dépenses. Paris serait-il prêt à soutenir seul la filière canne ?
Les négociations s’avèrent donc décisives, et rien ne semble gagné d’avance.
Mais c’est à ce moment précis que les derniers usiniers réunionnais décident de vendre toutes leurs activités se rapportant à la canne à sucre.
Pourquoi donc se désengager totalement de la canne à ce moment-là ? Une telle décision suscite de graves interrogations. Car avant de décider, l’usinier avait des informations pour faire son choix. Des informations inconnues du planteur, mais suffisamment inquiétantes pour que l’usinier décide de tout brader. C’est le signe d’une évolution de la crise vers une impasse, tant que la filière reste dans la structure héritée des accords de 1969, avec à sa tête un usinier qui détient le pouvoir politique et idéologique.

M.M.


Surprenant plaidoyer de celui qui a vendu toutes ses terres à cannes

Depuis quand le foncier est-il utile à l’usinier ?

Mardi en conférence de presse, le président du Syndicat du sucre n’a pas parlé de son activité mais a concentré son intervention sur la défense du foncier. Curieuse méthode lorsque l’on sait que les principaux responsables de la diminution de la surface exploitée en canne à sucre sont les usiniers. Ces derniers ont vendu la totalité de leurs terres, c’est bien la preuve que le foncier n’a aucune utilité pour l’usinier. Alors pourquoi cette argumentation si ce n’est pour montrer l’impasse dans laquelle les accords de 1969 ont enfoncé la filière.
Des usiniers qui se disent grands défenseurs des terres agricoles. Cette image ne peut que faire sourire car les usiniers ont profité des accords de 1969 pour vendre toutes leurs terres à cannes. Ils ne sont désormais plus propriétaire d’un seul champ de cannes par leur propre volonté, alors pourquoi ?
L’Histoire de La Réunion rappelle qu’à l’origine, l’usinier était d’abord un planteur. C’est parce que des planteurs avaient besoin de machines pour transformer leur canne à sucre qu’ils sont devenus des industriels. Mais l’accord de 1969 a permis un changement radical : désormais, un usinier n’avait plus besoin de supporter le risque de planter de la canne. L’usinier a donc pu vendre ses terres à cannes, et investir dans d’autres activités n’ayant aucun rapport avec la filière.
Un modèle de cette diversification est l’investissement dans l’immobilier sur des friches industrielles en bordure des villes, ou sur des terres impropres à la plantation de cannes.
Si l’usinier n’avait aucun intérêt à garder du foncier, il a besoin de cannes pour réaliser des profits. Son intérêt est donc d’empêcher les planteurs de faire autre chose que de la canne sur leurs terrains, et c’est le sens de l’intervention du président du Syndicat du sucre.
Elle intervient d’ailleurs à un moment stratégique : le gouvernement a inscrit dans le budget 2011 la suppression de la défiscalisation pour le photovoltaïque. Or, le photovoltaïque apporte une valorisation du foncier bien plus importante que la canne à sucre.
L’intérêt de l’usinier est en effet dans le maintien en l’état des terres agricoles, afin que la spéculation s’exerce dans les régions où l’usinier investit dans l’immobilier. En effet, la conjonction de la hausse de la population et de la densification des zones urbaines augmentera le prix du foncier.
Là où l’on voit que le planteur n’est qu’un outil au service de cette stratégie, c’est lorsque l’on s’aperçoit que l’usinier ne partage pas avec son partenaire planteur les bénéfices tirés de la spéculation immobilière, et lui interdit de diversifier les revenus qu’il peut tirer de son foncier. Tout comme pour les richesses de la canne, l’usinier décide de jouer d’abord pour ses intérêts, au lieu de partager dans une démarche de co-responsabilité.
Une telle attitude ne peut que conduire la filière canne dans l’impasse.

M.M.


"Témoignages" n’est pas invité

Depuis les accords de 1969 et même avant, "Témoignages" est le journal qui suit de près l’évolution de la filière. Il est aussi le média qui permet aux planteurs d’avoir accès à des informations stratégiques dans son domaine.
"Témoignages" est donc le seul à parler des problèmes de fond de la filière canne. Est-ce la raison qui explique l’exclusion dont il est la cible ?
"Témoignages" n’était pas invité à la conférence de presse des industriels, et cela n’est pas la première fois.


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