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L’itinéraire chaotique du représentant de l’État

Geoffroy Géraud-Legros / 2 septembre 2009

Qu’est-on en droit d’attendre d’un représentant de l’Etat ? Quels buts doit poursuivre son action ? Evidentes sous d’autres cieux, les réponses à ces interrogations sont plus hasardeuses à La Réunion, tant les prises de position du Préfet semblent parfois épouser les contours d’intérêts qui ne se confondent pas avec ceux de la collectivité.

Interviewé à la radio, le représentant de l’Etat n’a pas été avare de bravades face aux barrages filtrants installés par les camionneurs de l’AVECA au cours de la journée d’hier.
Se figurant tel un « général » agissant « comme à la télévision » (sic), le préfet a fait bruyamment connaître son intention de dégager la voie publique « par tous les moyens possibles ».
De fait, aux environs de trois heures du matin, des gardes mobiles ont sur ordre de la Préfecture, expulsé sans ménagement les manifestants retranchés devant la SRPP.
Que l’on prenne pour fil d’Ariane les blocages, barrages et occupations de la voie publique, l’usage des média, ou la fixation des prix des carburants, les prises de positions et interventions du Préfet Pierre-Henry Maccioni font l’objet de fluctuations étonnantes de la part d’un haut fonctionnaire censé, dans le cadre républicain, assurer la continuité de l’Etat et sa neutralité face aux intérêts sociaux divergents.

Géométrie variable

L’intransigeance sourcilleuse et la tonalité militaire de l’intervention affichées hier face à l’AVECA tranchent avec l’infinie compréhension que le même Préfet avait exprimée au mois de Novembre dernier envers le mouvement des transporteurs emmenés par Joël Mongin.
On se souvient alors d’avoir vu alors un Préfet de la République, pourtant seul responsable de la fixation des prix du carburant, exiger de la collectivité régionale — c’est-à-dire des contribuables réunionnais — une baisse de 5 centimes des taxes qu’elle perçoit sur les carburants.
« A la télévision », les Réunionnais ont pu assister au spectacle sidérant d’un représentant de l’Etat, nommé par l’exécutif, s’abstenant de tout commentaire face à la détermination, affichée par quelques porte-parole d’une corporation, d’établir le siège d’une Assemblée élue par le peuple.
Au point culminant de la crise, ce même groupe de transporteurs avait eu tout loisir d’encercler trois jours durant le bâtiment de la Région, sans que M. le Préfet ne juge nécessaire de faire usage des qualités de stratège qu’il a montré hier matin.
Ainsi, après avoir agi en fonction d’une conception quelque peu surprenante et personnelle du partage des compétences entre l’Etat et la Région, le préfet prenait parti, au moins implicitement, dans un conflit corporatif…contre les représentants élus, prenant ainsi une marge considérable vis-à-vis de l’obligation de neutralité qui incombe à sa fonction.
Le ton était tout autre quelques mois plus tard : à la veille d’une visite d’Yves Jégo, alors secrétaire d’État à l’Outremer, le Préfet avait mobilisé un dispositif policier de grande ampleur, prévenant ainsi toute contestation. Changeant radicalement de perspective, le préfet découvrait alors que « l’intérêt bien compris des réunionnais et de l’activité économique de l’île » commandait l’adoption par la gendarmerie et les forces de police « de consignes strictes, en liaison avec le procureur général, afin que toutes les infractions à l’article L.412-1 du Code de la route – délit d’entrave ou de gêne à la circulation- soient désormais constatées et réprimées » (1).

Préfecture et intérêts privés : une communauté de vision ?

C’est dans la fixation des prix des carburants qu’apparaît le mieux la communauté de vision dans la relation entre le représentant de l’Etat et certains intérêts privés : le rapporteur de la commission sénatoriale avait ainsi souligné « l’inactivité » des services préfectoraux face aux ententes illicites par lesquelles les pétroliers imposent au consommateur un prix maximum des carburants ; selon l’inspection générale des finances, le Préfet de La Réunion « s’exécute » lorsque les pétroliers « donnent des prix ».
Prompt à employer les médias à des exercices d’affirmation de soi, le Préfet n’a pas en revanche jugé pertinent de rendre compte de ces mises en causes dans l’espace public… Pourtant, au-delà même du grave défaut de transparence qu’elles soulèvent, le moins que l’on puisse dire est que les différentes enquêtes évoquées ci-dessus ont sérieusement écorné l’image de services de l’Etat oeuvrant à la fixation des prix au-dessus des intérêts particuliers.
Les pétroliers ont donc mis à profit la bienveillante inaction de l’autorité préfectorale pour puiser dans les poches des Réunionnais, leur imposant les prix à la pompe les plus élevés au monde. De surcroît, conséquence de l’ingérence du Préfet Maccioni dans le mouvement des transporteurs, les Réunionnais ont dû débourser 2,5 millions d’euros, dont la plus grande partie a bénéficié aux plus grandes entreprises.
Ainsi, les déclarations tonitruantes et les postures à la hussarde ne suffisent pas à éclipser le tableau d’une gestion désastreuse des crises sociales et des biens publics ; au regard de ce qui a été abandonné aux intérêts privés, c’est encore et toujours de la transparence, de la constance et de l’éthique républicaine qui doivent être exigées du représentant de l’Etat dans notre île.

Geoffroy Géraud

(1) JIR, 27 Janvier 2009


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