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L’union des Réunionnais sur un projet de consensus avant que Paris n’impose sa solution

Paul Vergès lance un appel au rassemblement

Manuel Marchal / 3 mars 2015

Paul Vergès a tenu hier une conférence de presse. Le sénateur a une nouvelle fois appelé les responsables politiques à s’assoir autour d’une table pour travailler ensemble à un projet de rassemblement pour La Réunion. Paul Vergès estime que les années 2015-2016 sont aussi décisives que 1945-1946 qui ont vu l’abolition du statut colonial suite à une proposition réunionnaise. D’où cet appel à définir ensemble un projet commun avant que Paris n’impose une évolution à La Réunion.

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Paul Vergès

Paul Vergès appelle les responsables politiques à la discussion, en s’inspirant de ce que les représentants des cultes ont réussi à faire avec le groupe de dialogue inter-religieux. La situation de notre île est critique. Pour le sénateur, le moment de la rupture est proche. Il fait référence aux années 1945-1946 qui ressemblent à ce que seront 2015-2016, c’est-à-dire des années de profonds bouleversements.

Les questions fondamentales sont oubliées par les candidats aux élections, alors qu’elles ont besoin de réponses. Si les Réunionnais n’arrivent pas à proposer une solution, comme ont su le faire Raymond Vergès et Léon de Lépervanche en 1945, alors ce sera Paris qui décidera à leur place et qui imposera sa rupture à La Réunion, a dit en substance le sénateur.

Limites de l’intégration

Le responsable communiste constate en effet que l’intégration à la France est arrivée à ses limites. Il extrait du « flot d’informations » qui déferle quotidiennement sur La Réunion plusieurs qui sont essentielles à ses yeux.

Tout d’abord, ce sont les difficultés de l’économie. Le nombre d’entreprises déposant le bilan est en augmentation. De plus, les derniers moteurs perdent leur dynamique : les chiffres d’affaires de la SAPMER et de CBO Territoria sont en baisse. Le tourisme est en recul. La crise requin a coûté 30 millions. Les chiffres du chômage ont tous augmenté. Plus de 160.000 personnes sont inscrites dans les différentes catégories.
Cela a une « traduction dans l’état de la société réunionnaise, elle devient de plus en plus violente ». Ce sont les faits divers qui constituent les premières pages de deux quotidiens à grand tirage.

Trois grandes erreurs

Cette crise est la conséquence de décisions durables, prises par les gouvernements qui se sont succédé depuis 70 ans. Ces erreurs sont au nombre de trois.
La première est l’extension à tous les fonctionnaires d’État du supplément colonial qui était alors le bénéfice de quelques hauts fonctionnaires à La Réunion. Cette décision date du 1er janvier 1947. Elle a creusé les inégalités.

La seconde, c’est l’ignorance de la transition démographique, période pendant laquelle La Réunion voit sa population augmenter considérablement. Ce phénomène a existé en Europe, il a été réglé en grande partie par l’émigration de 58 millions d’Européens vers l’Amérique pour y peupler les États-Unis. Quand la transition démographique commence à La Réunion, le pouvoir prend peur et c’est l’idée de faire partir tous les jeunes de La Réunion, rappelle Paul Vergès. Seule l’opposition du PCR au BUMIDOM a permis d’éviter la catastrophe que connaissent les Antilles. Martinique et Guadeloupe vont devenir les deux départements comportant la plus forte proportion de personnes âgées, car l’émigration a été encore plus massive qu’ici.

La troisième erreur est la remise en cause du chemin de fer. Paul Vergès rappelle d’abord que s’il a combattu les usiniers et les gros planteurs, il reconnaît aussi que ces derniers avaient un sens de l’entreprise qui a amené à la création d’un chemin de fer dans une île qui ne comptait alors que 200.000 habitants. La suppression du chemin de fer dans les années 1950-1960 portait en elle la construction de la route du littoral avec tous ses problèmes. Elle a été remplacée par une 2e route au bout de 15 ans pour s’éloigner de la falaise, et un projet de 3e route veut aller encore plus loin en étant en mer.

« La combinaison de la progression démographique et des besoins de mobilité ont fait l’obligation du tout-automobile », poursuit Paul Vergès. L’augmentation du coût des carburants pèse sur toute La Réunion. C’est la mise en place d’un système « qui vide La Réunion de toute sa valeur ajoutée ». Les richesses créées ici sont utilisées pour faire venir des véhicules, des pièces détachées et du carburant produit ailleurs.

« Tout a changé »

L’inégalité des revenus et la transition démographiques ne peuvent qu’aggraver la situation intérieure dans un environnement qui a totalement changé, précise Paul Vergès. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Madagascar ne comptait que 4 millions d’habitants. La Grande île en aura plus de 55 millions dans une génération, alors que commenceront à être mises en valeur d’importantes ressources du sous-sol, en particulier les gisements pétroliers. Madagascar n’est qu’à 800 kilomètres de La Réunion qui aura au même moment 1 million d’habitants. Que deviendra alors notre île ?

Parallèlement, la France cherche à coopérer avec les Comores pour valoriser de potentiels gisements en hydrocarbures. Le Mozambique a commencé à décoller, et il attire des cadres portugais qui fuient le chômage dans leur pays.

Or, La Réunion n’est plus à la pointe dans les énergies renouvelables. La part de ces dernières ne cessent de diminuer dans la production. Comment La Réunion pourra-t-elle alors participer au développement des énergies renouvelables à Madagascar ?
« Tout a changé », et les 46 % des Réunionnais vivant sous le seuil de pauvreté sont les « victimes de cette évolution ». La transformation vers une économie de transferts publics et de services a poussé vers la sortie les capitalistes réunionnais. Elle a livré l’économie à des groupes extérieurs.

Questions absentes des élections

Dans quelques semaines, ce sont les élections. Y-a-t-il un débat sur ces questions, interroge Paul Vergès. Il note que les déclarations des candidats ne disent rien sur l’avenir de l’agriculture, sur la crise de la canne et du sucre. Ils restent silencieux aux déclarations du président de Madagascar qui souhaite que son pays reprenne son rôle de grenier de l’océan Indien.

71 % des trajets domicile-travail se sont en voiture, où sont les grands transports publics, que disent les candidats ?

Paul Vergès rappelle que le PCR publie ses propositions. En face, c’est la « discrétion formidable de ses adversaires qui disent encore : voter pour moi vous aurez des emplois ». À cela s’ajoute les promesses non tenues. Des candidats maires disaient : « voter pour moi vous aurez la cantine gratuite ». « Où est cette cantine gratuite, où allons-nous ? »

2016 : la rupture

C’est le blocage partout. « 2015 fait penser à 1945 », déclare le sénateur. « En 1945, sans Vergès, Lépervanche et Césaire, c’était l’explosion ». 2016 marquera le 70e anniversaire du 19 mars 1946, date de l’abolition du statut colonial. Paul Vergès précise que les changements sont à venir. François Hollande parle aujourd’hui d’un projet de développement pour chaque territoire. « Quand le président de la République fait son tournant, pourquoi rester figé ? », interroge le sénateur, « n’allons pas célébrer Pierre Lagourgue comme homme du consensus, et faire le contraire ».

« Pourquoi ne tire-t-on pas les leçons ? Pourquoi ne discutons pas entre nous ? Apportez-nous nos idées et trouvons une solution de consensus », lance Paul Vergès, « le Groupe de dialogue inter-religieux le fait, pourquoi pas sur le plan politique ? ».
Le sénateur précise que s’il n’y avait pas eu Raymond Vergès et Léon de Lépervanche pour proposer une solution de sortie de crise en 1945, celle qu’aurait appliqué Paris n’était pas l’abolition du statut colonial.

D’où cet appel renouvelé à discuter ensemble pour proposer des solutions réunionnaises de consensus avant que Paris n’impose les siennes. Et le temps presse : 1848 était la fin de l’esclavage, 1946 a marqué l’abolition du statut colonial, 2016 sera la rupture, conclut Paul Vergès.


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