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La communication : 1,5 milliard d’euros pour 12 kilomètres
La réalité : près de 5 milliards d’euros pour 12 kilomètres

Quand une opération de com’ enfonce encore davantage la Région Réunion

Manuel Marchal / 6 juillet 2012

650 millions d’euros de fonds européens non-utilisés : la nouvelle est tellement énorme qu’elle ne peut pas passer inaperçue longtemps. Alors à trois jours du Forum des RUP un contre-feu est allumé avec l’annonce dans la presse de cette nouvelle, puis la publication de trois pages dans la rubrique éco d’un quotidien. Nouvelle opération de com’ hier, avec la présentation en dessin-animé d’un chantier qui ne se fera pas. Car il est impossible que la route du littoral coûte 1,5 milliard. Voici plus de 10 ans, dans des conditions extrêmement plus favorables et avec des travailleurs payés aux normes européennes, une infrastructure de 12 kilomètres dans la mer a coûté l’équivalent de 5 milliards d’euros.

Hier a eu lieu une conférence de presse dont l’information principale n’a pas manqué de faire sourire. En effet, la Région Réunion a organisé une opération de communication pour faire croire que non seulement les travaux de la route du littoral allait démarrer, mais qu’en plus son coût sera de 1,5 milliard d’euros.
Cette annonce doit être prise dans son contexte. Sous la présidence de Didier Robert à la Région, La Réunion vit une situation unique : à un an de la fin d’une période de programmation des fonds européens, 650 millions d’euros n’ont pas été engagés. Avant que la coalition des adversaires du développement ait fait élire Didier Robert président de Région, notre île était bien au contraire en avance dans l’utilisation des fonds européens. Les projets foisonnaient, et étaient concrétisés. Route des Tamarins, lycées, modernisation du réseau routier, agrandissement de Gillot, Boulevard Sud… sous la mandature de Paul Vergès c’était le temps des travaux et de la réduction du chômage.

Depuis 2010, le gaspillage

En 2010, toute cette dynamique a été cassée. La nouvelle direction de la Région a décidé de stopper les chantiers de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, du tram-train, de la nouvelle route du littoral prévue dans l’accord de 2007 entre autres. Quant aux lycées, c’est la pénurie depuis 2010 : rien ne sort de terre. Deux ans après son arrivée à la Région grâce au PS, l’UMP a été bien incapable de faire sortir le moindre lycée de terre. Son projet le plus avancé se situe à Saint-Denis, mais le terrain n’est encore même pas acheté.
Tout cela n’est guère étonnant, puisque la politique mise en œuvre à la Région est du clientélisme, avec la distribution de bons de réduction de diverses natures, d’emplois précaires et de subventions savamment saupoudrées. Ce gaspillage s’accorde mal avec la politique d’investissement pour lesquels se destinent les fonds structurels européens.

Faire oublier 650 millions d’euros

Au bout de deux ans de gaspillage, la réalité finit par s’imposer : 650 millions d’euros de fonds européens n’ont pas été utilisés. Le scandale est tel qu’il ne peut être dissimulé. Alors depuis la semaine dernière se déploie un plan de communication visant à faire croire que la Région Réunion mène une politique d’investissement encore plus importante que sous la mandature précédente.
Après les trois pages du "JIR" de lundi avait lieu hier ce qui est sans doute un des points d’orgue de cette opération de diversion : faire croire qu’une route de 12 kilomètre jetée sur l’océan va être construite pour un prix de 1,5 milliard d’euros, avec un lancement des travaux l’année prochaine.
Cette digue-viaduc doit accueillir six voies de circulation, dont deux pourront ultérieurement être utilisées par un transport collectif guidé, euphémisme pour ne pas dire train.

Au moins 3 fois plus cher

Cette annonce farfelue ne résiste pas à la réalité. Dans le monde, d’autres infrastructures de 12 kilomètres en mer ont été construites, avec un coût beaucoup plus élevé alors que les conditions de réalisation sont beaucoup plus favorables.
Tel est par exemple le cas de l’Øresundsbro qui relie les villes de Copenhague (Danemark) à Malmö (Suède). Un tunnel de 4 kilomètres et un pont de 8 kilomètres pour traverser un détroit de la mer Baltique a coûté une somme équivalente à 5 milliards d’euros actuels. À la différence de La Réunion, le fond de la mer est plat, a une profondeur constante de 8 mètres, et n’est pas balayé par la houle ou les cyclones... Et son coût a été plus de trois fois supérieur au coup de com’ de Didier Robert.

M.M. 

Comparaison de quelques coûts au kilomètre d’ouvrages

Hier, le coût de la route en mer à six voies multimodale a été confirmé à 1,5 milliard d’euros. Cela fait donc 125 millions d’euros le kilomètre pour une infrastructure composée d’un viaduc et d’un pont, ayant vocation à accueillir un TCSP guidé c’est-à-dire un train. Voici une comparaison de ce coût avec trois ouvrages de longueur avoisinante, construits ou en projet au Danemark. Dans ce pays, les travailleurs sont payés selon les normes européennes comme à La Réunion. La différence se situe dans un environnement nettement plus favorable. En effet, ces ouvrages ne sont pas construits à proximité d’une falaise qui menace de s’effondrer. Là bas, le fonds de l’océan est plat et peu profond. Il n’y a aucun risque de tremblement de terre, pas de cyclone et pas de houle océanique.
Pourtant, les coûts au kilomètre sont nettement plus élevés dans ce pays que selon le chiffre annoncé par Didier Robert.

Caractéristiques Coût au kilomètre Ecart avec le coût de la route de Didier Robert
Route de Didier Robert (12km) Digue et viaduc (route+"guidé") 125 millions d’euros
Oresundsbro (12km) Tunnel et pont (route+train) 407 millions d’euros
(mise en service en 2000)
+226%
Great belt (13 km) Pont (coût de la partie route) 173 millions d’euros (estimation 1988) +39%
Fehmarn Belt (projet original-19km) Pont (route + train) 310 millions d’euros (mise en service en 2021) +148%
Fehmarn Belt (nouveau projet-19km) Tunnel (route+train) 263 millions d’euros (mise en service en 2021) +111%

Un génie bâtisseur qui s’ignore ?

Lorsque l’on constate que Didier Robert est capable d’annoncer un coût de 1,5 milliard pour une route en mer de 12 kilomètres, c’est manifestement un génie qui s’ignore. En effet, au Danemark, pour des ouvrages comparables réalisés dans des conditions bien plus favorables, le coût au kilomètre est deux fois plus élevé dans les ponts réalisés dans le Nord de l’Europe.
Qu’attendons-nous pour faire partager aux constructeurs de pont européens l’expertise de Didier Robert, un responsable politique capable de diviser les prix par deux ? Après Didier Robert expert ès transport aérien qui décide de maintenir des lignes déficitaires en dépit du bon sens prôné par l’ancienne direction d’Air Austral, place à Didier Robert, le génie bâtisseur qui s’ignore.


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