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La contestation au cœur du pouvoir d’État

Grève des magistrats, mouvement des policiers

Geoffroy Géraud-Legros / 9 février 2011

Après les mobilisations d’enseignants, de cheminots, de salariés du public et du privé lors du grand mouvement contre la réforme des retraites, la contestation gagne les forces de l’ordre et le corps judiciaire. Après avoir opposé pendant des années les matraques aux robes noires, Nicolas Sarkozy doit faire face à une rébellion sans précédent des corps les plus légitimistes de la fonction publique.

La révolte gronde décidément là où on ne l’attendait pas. Il y a moins d’une semaine, des CRS refusant la fermeture de leur compagnie annoncée par Brice Hortefeux entraient en conflit ouvert avec leur administration. Dépourvus du droit de grève, les policiers ont tourné l’interdiction d’arrêter le travail par un recours en masse aux arrêts maladie. Conséquence : 90 agents de la compagnie de CRS de Sainte-Foy-les-Lyon se sont fait porter pâle le même jour. Une première dans une profession qui, dans la tradition française, est intimement liée à l’exercice du pouvoir. Tout aussi rare et plus profond encore est le mouvement qui se déploie depuis le 3 février dernier dans les rangs de la magistrature.

«  La police qui interpelle et la justice qui relâche  »

On aurait tort de croire que les propos tenus par Nicolas Sarkozy à Pornic ont à eux seuls provoqué le tollé qui monte des palais de Justice.
La dénonciation hâtive et entachée de populisme des « dysfonctionnements » imputables, selon le chef de l’État, à l’action judiciaire en amont du meurtre de Laëtitia Perrais n’a été que la parole de trop qui a déclenché un conflit qui couvait depuis longtemps. Car la mauvaise entente entre l’Élysée et les prétoires n’est pas chose nouvelle ; cependant, Nicolas Sarkozy s’était jusque-là appuyé sur une rivalité entretenue entre juges et policiers pour disputer son bras de fer contre l’institution judiciaire. L’opposition entre la « police qui interpelle et la justice qui relâche » a d’ailleurs toujours été l’un des thèmes majeurs du discours sarkozyste.
En 2006, celui qui était encore pour quelque mois le ministre de l’Intérieur jouait la police contre la Justice, en proposant que les agresseurs de policiers soient d’office déférés devant les parquets. Fort de cet appui, Nicolas Sarkozy n’a pas ménagé ses attaques contre la magistrature. Toujours en 2006, il exigeait des sanctions contre le magistrat Didier Peyrat, coupable à ses yeux d’avoir critiqué son action pendant les émeutes. La nomination de Rachida Dati, dont les diplômes falsifiés eurent tôt fait d’être révélés par la presse, fut perçue comme un nouvel affront par le corps de la magistrature. Le Président fraichement élu ne manqua pas d’insulter encore celui-ci lors de la présentation de la ministre de la « diversité », traitant de « petits pois sans saveurs » les fonctionnaires de la Justice.

Retournement d’alliance

Les affinités entre l’occupant de l’Élysée et les policiers semblaient alors bien solides. Les développements qui ont suivi les déclarations du Président à la suite de l’affaire Laëtitia montrent la profondeur de la rupture intervenue depuis lors entre les fonctionnaires du ministère de l’intérieur et leur ancien patron.
Mis en cause par Nicolas Sarkozy dans l’affaire Laetitia Perrais, les policiers font aujourd’hui cause commune avec les magistrats. Il faut dire que les « rabotages » divers n’ont pas épargné les policiers, qui doivent, comme les autres, assumer les promesses du chef de l’État avec moins de moyens. Cette révolte au sein des corps les plus légitimistes de la fonction publique signe une nouvelle perte de légitimité pour le pouvoir sarkozyste… à laquelle il faut ajouter la dégradation des relations du chef de l’État avec l’Armée, qu’il dirige directement de par ses attributions constitutionnelles, depuis la "chasse aux sorcières" lancée en 2008 contre les officiers qui avaient critiqué sa réforme de forces armées françaises. Un choc qui avait eu pour conséquence la démission du chef de l’Armée de Terre Bruno Cuche... Le ressentiment parcourt la "grande muette" ; syndicats de policiers et de juges mènent la fronde contre l’Élysée : la contestation s’est installée dans ce qui constitue le cœur du pouvoir d’État.

Geoffroy Géraud-Legros


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