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La logique du rassemblement

Geoffroy Géraud-Legros / 31 mars 2011

En un demi-siècle, l’État social et les stratégies de développement n’avaient pas enduré d’attaques si brutales de la part du pouvoir central. Cette offensive, qui menace la population d’une régression généralisée et risque d’entraver définitivement le développement technique et culturel du pays, a pour conséquence une intensification de la dynamique du rassemblement.

La fin du Second conflit mondial avait vu la constitution d’un pacte social fort : dans le sillage des grandes luttes ouvrières des années 1930 et des conquêtes du Front populaire, la République renaissante se dotait d’une série d’institutions et d’outils destinés à garantir un bien-être social minimal au plus grand nombre, et à leur procurer une certaine sécurité dans le domaine de la santé, de l’accès au logement, de l’éducation, des loisirs. Étendu par des luttes jusqu’à la fin de la décennie 1970 environ, ce patrimoine social des citoyens s’est réduit comme peau de chagrin depuis le milieu des années 1980, sous l’effet conjugué des attaques de gouvernements adeptes des doctrines ultra-libérales et de l’érosion des organisations de masse. L’accès au pouvoir de Nicolas Sarkozy a donné une intensité jamais atteinte auparavant à l’offensive menée par les puissances économiques, plus que jamais appuyées par l’appareil d’État. Mesures contre l’école, contre l’Université, contre la recherche, contre la protection de l’enfance… cette vague de réorganisation de la société dans le sens du moins-disant social frappe évidemment La Réunion, avec des conséquences plus marquées encore que sur le territoire hexagonal.

Marche arrière dans le domaine social

Avec la loi du 19 mars 1946, La Réunion émergeait de la condition coloniale par la transformation en Département français. Dans l’esprit de ses artisans, Léon de Lépervanche et Raymond Vergès, ce changement de statut s’inscrivait, comme de l’autre côté de la mer, dans le sillage des mobilisations des années 1930. La décolonisation devait avant tout ouvrir aux Réunionnais le bénéfice des conquêtes sociales initiées par le Front populaire et imposées à la sortie de la guerre. Ce qui fut fait... sur le papier, car il fallut plus d’un demi-siècle, des combats acharnés et des mobilisations de masse pour conquérir l’égalité sociale réelle. Appliquées à une population bien plus démunie et moins bien équipée qu’en Europe, les mesures conquises ne purent qu’apporter le minimum vital, sans venir à bout de la pauvreté qui continue de frapper plus d’un Réunionnais sur deux.
Les « coupes », « rabotages » et abaissements systématiques de prestations sociales déjà insuffisantes constituent dès lors un facteur de régression accélérée pour une population qui, de surcroît, endure un chômage qui culmine à plus de 35% et atteint un jeune sur deux. Mais la politique sarkoziste n’atteint pas seulement les protections sociales inscrites dans le cadre républicain : elle entrave aussi la dynamique du développement.

La ligne brisée du développement

Les deux précédentes mandatures de l’institution régionale ont vu la mise en place d’un plan général visant au rattrapage des profonds déficits de développements dont souffre La Réunion, via un ensemble de programmes complémentaires : développement de routes et d’un chemin de fer dans le domaine essentiel des transports, soutien ferme à une compagnie aérienne contre le poids du monopole historique, marche forcée vers les énergies vertes, autonomie alimentaire et création d’un centre culturel à rayonnement international.
La politique impulsée par l’Élysée témoigne d’une opposition frontale à la stratégie développementaliste : l’accession de l’UMP aux commandes de la Région Réunion s’est traduite par la suppression immédiate et sans dispositifs de remplacement de l’ensemble des projets engagés en 12 ans de politique volontariste. À peine arrivé au pouvoir, l’UMP décidait l’arrêt du chemin de fer, l’abandon des énergies renouvelables et de la marche à l’autonomie énergétique, impulsait politique défavorable à la compagnie régionale, dissolution de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR). Une feuille de route où apparaissent bien les contours spécifiques du projet ultra-libéral appliqué à l’Outre-mer : un désengagement accéléré de l’État, couplé à l’affermissement ou à la restauration des monopoles économiques hérités de l’histoire coloniale, avec pour corollaire une opposition frontale aux tentatives d’émancipation culturelle.

Le rassemblement : une dynamique réunionnaise

Pour enrayer cette offensive contre les acquis sociaux et l’initiative économique réunionnaise, les acteurs politiques favorables au progrès social et au développement matériel et culturel sont donc nécessairement conduits à rassembler leurs forces. L’histoire politique réunionnaise montre une certaine permanence des distinctions entre sensibilités, les progressistes, dont le PCR et le Parti socialiste demeurent les plus importants représentants. Mais elle témoigne, aussi, d’une aptitude de ces tendances à s’unir, et à élargir leur champ à des forces politiques qui, bien qu’elles ne soient pas identifiées à « gauche », peuvent prendre part à une stratégie de développement social et technique, dès lors que leurs représentants la perçoivent comme « réunionnaise ». L’un des temps forts les plus notables dans ce registre fut l’élection du modéré Pierre Lagourgue au siège de président de la Région Réunion en 1986, soutenu par une coalition PCR-France-Réunion-Avenir- et PS. Avec la large domination des opposants déclarés à la politique de Nicolas Sarkozy lors des élections cantonales, la dynamique de rassemblement semble plus que jamais ancrée au sein de l’Assemblée départementale. Ce, malgré les pressions répétées effectuées par l’UMP parisienne sur des élus réputés à droite…

Geoffroy Géraud-Legros


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