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"Le Monde" : « A La Réunion, la main lourde de la justice »

Même à Paris, la presse estime que la répression a été disproportionnée

Témoignages.re / 6 mars 2012

Dans un article publié le 28 février, le journal "Le Monde" constate le caractère disproportionné des peines infligées aux jeunes manifestants jetés en prison. En voici le contenu, avec des intertitres de "Témoignages"

Didier et Grégory : « Huit mois avec sursis, plus 210 heures de travaux d’intérêt général, une obligation de formation et l’indemnisation du transporteur routier »

« Didier et Grégory, 22 et 24 ans, sont frères. Ils ont le teint rougi par le soleil et le cheveu ras, à l’exception d’une houppette frontale pour le cadet. Leur copain Thomas, un "cafre" (Noir d’origine africaine) de Saint-Benoît, arbore la même coupe minimaliste. Ils se tiennent raides à la barre du tribunal correctionnel de Saint-Denis de La Réunion, lundi 27 février, pour répondre aux questions du juge. Pour tous les prévenus de cette audience en comparution immédiate, la justice aura la main lourde.
Ces trois-là n’ont rien à voir avec les émeutiers qui défilent au palais, après les quatre nuits consécutives de violences urbaines que La Réunion a connues depuis le 21 février, pour protester contre la vie chère. Samedi après-midi, désœuvrés et imbibés d’un mélange de rhum et de bière, ils se sont assis au bord de la nationale 3, avec des galets pleins les poches. Ils étaient si saouls qu’ils ont loupé pas mal de voitures. Jusqu’à ce qu’une plus grosse cible se présente, immanquable. Un car. Le chauffeur a eu le temps de voir trois jeunes gens torse nu, avec une écharpe noire sur le visage. Quand la police est arrivée, prévenue par des automobilistes, elle n’a pas eu trop de mal à rattraper les fuyards, réfugiés dans une menuiserie. Pas facile de détaler avec 1,11 gramme d’alcool dans le sang.
Rien à voir avec les émeutiers ? Ils ont au moins le chômage en partage, qui touche 59% de la jeunesse réunionnaise. Didier la houppette est déscolarisé depuis "le niveau BEP". "Habite chez ses parents. A tendance à boire pour oublier", dit le procès-verbal. A 24 ans, son frère, muni d’un CAP de boucher, a déjà deux enfants à charge, mais pas d’emploi. Il a été licencié en septembre 2010 par le supermarché Champion. Depuis, rien. Thomas, peintre en bâtiment, n’est même plus inscrit à Pôle emploi car il a oublié de faire les démarches administratives. Aucun n’a jamais eu affaire à la justice.
Le juge cherche à comprendre. « Quelle idée avez-vous eue de caillasser ce bus ? », « Pourquoi un bus ? », « Qu’est-ce qui vous a motivés ? ». Cela dépasse son entendement. Atterrés, les trois garçons bredouillent des mots informes, d’une voix inaudible. On entend « sous l’alcool ». Et puis cette phrase, imparable : « En fin de compte, quand on a lancé des cailloux, c’était le bus qui passait ». Voilà. Ils ne savent pas mieux dire leur frustration de ne pas avoir de voiture au pays des « lotos » (automobiles). Aucun des trois n’a son permis – trop cher – dans cette île qui compte 400.000 véhicules pour 817.000 habitants, où la case peut être minuscule du moment qu’une grosse voiture est garée devant. Les petits Blancs créoles et leur copain noir ont peut-être caillassé un rêve qui passe à vive allure sur la nationale, inatteignable ».


Louis : « Trois ans de prison dont deux fermes »

« Arrive Louis le beau gosse, multirécidiviste, en tee-shirt noir à motifs blancs, sur le côté duquel est écrit "Hors-la-loi". Il a 20 ans, habite chez sa mère. Elle a juré qu’il était « un bon marmaille », depuis sa sortie de prison, en décembre 2011. « Il est calme. Il reste avec sa copine dans sa chambre à regarder la télé ». Seulement, le 25 février à minuit, le beau Louis, coiffé d’une casquette rouge, vêtu d’une veste de survêtement et muni de gros gants malgré les 30 degrés, était en train de cisailler la grille d’un magasin d’informatique. La fumée des gaz lacrymogènes n’a pas réussi à le dissimuler. Caché dans un immeuble, « sans aucune échappatoire », dit le rapport, il a fait semblant de s’être assoupi là. Le jeune homme ressort cette fable à dormir debout, avec un aplomb impeccable. « Malheureusement, je le connais depuis longtemps », dit la procureure adjointe, Danielle Braud. « Il veut faire le mariole auprès de ses copains de prison ».


Nicolas : « deux ans dont un ferme »

« Nicolas, lui, baisse tout le temps la tête. Son survêtement, noir avec des bandes aux couleurs rasta, vert, jaune et rouge, est très usé. Le 24 février, alors que les poubelles brûlent dans le fameux quartier du Chaudron, le jeune homme zone en face du petit snack Bar Bacca, en vélo. Un si joli vélo, bourré de tungstène, en carbone orange, à 2.500 euros. Un certain "Hassan" lui a vendu 300 euros, payable en deux fois. « Je me cherchais un moyen de transport pour aller à ma formation », tente Nicolas. Il frotte ses mains contre son jean. Déjà condamné par le passé, il sort du RSMA (régiment du service militaire adapté). Le procureur adjoint demande l’application de la peine plancher ».


Teddy : « il s’est cogné tout seul » disent les policiers, la justice le condamne à six mois ferme

« Quand la brigade anti-criminalité (BAC) a arrêté Teddy qui refusait d’obéir à l’ordre de dispersion, après la manifestation du 24 février au Port, il n’a pas résisté. Mais lorsque le brigadier a voulu retirer sans ménagement le cordon de son short, au poste, déchirant le vêtement, Teddy le docker l’a repoussé instinctivement. Echange de coups. « Il bougeait beaucoup, il s’est cogné tout seul », assure le rapport de police. Le sang giclait partout, s’échappant de l’arcade sourcilière de Teddy. « Je ne me suis pas cogné, il m’a frappé, je trouve ça honteux ! », dit le jeune homme ».


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