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« Le peuple a voté pour le changement, le 21 octobre 1945 »

La transition démocratique inachevée

Céline Tabou / 21 octobre 2012

Dans un contexte économique et social déplorable en 1945, les Réunionnais sont appelés aux urnes pour élire leurs maires, conseillers généraux et députés. Le 21 octobre 1945, la population choisit comme député deux candidats du Comité Républicain d’Action Démocratique et Sociale (CRADS) : Raymond Vergès et Léon de Lépervanche.

La conférence d’Ary Yee Chong Tchi Kan intitulée « L’inévitable rupture historique pour accueillir un million de Réunionnais » a été l’occasion pour les intervenants et participants de rendre hommage aux aînés, de comprendre les enjeux actuels et de construire la Fraternité Réunionnaise.

Un après-guerre difficile

Julie Pontalba est revenue sur le contexte économique, social et politique de l’époque. Cette dernière a expliqué qu’au lendemain de la 2nd Guerre Mondiale, La Réunion se trouvait dans « une grande misère ». La population a dû trouver des solutions pour survivre, « s’est mise en place une solidarité. Le troc a remplacé le marché et les gens s’échangeaient des biens ». Par exemple, « un poulet était échangé contre le paiement du médecin ou pour un vêtement » a expliqué la jeune conférencière.
La culture de la canne était remplacée par le riz et le manioc qui sont devenus la base alimentaire des Réunionnais.
En dépit d’un système d’entre-aide, La Réunion connaissait un contexte difficile avec un taux de mortalité infantile le plus élevé du monde (180‰ contre 7‰ en 2011), une espérance de vie de 48 ans et 29 médecins pour 240.000 habitants.
A cette époque, « il n’y avait pas de route, pas d’école, des infrastructures inexistantes et seul 10% des maisons étaient raccordés à l’eau et l’électricité ». Face à de telles conditions de vie, « la répression est la seul réponse des autorités qui veulent maintenir le peuple ». « C’est dans un tel contexte qu’est né le Comité Républicain d’Action Démocratique et Sociale (CRADS) », initié par Raymond Vergès et Léon de Lépervanche.
Composé des forces de progrès, des syndicats et de la Ligue des Droits de l’Homme, le CRADS avait pour objectif de participer aux élections, avec un programme destiné à « abolir le statut colonial et obtenir l’application des lois sociales françaises, en érigeant La Réunion en Département ». Face à eux, « il y a ceux qui ne souffrent pas, comme les gros propriétaires et la droite locale qui, aidés par les hommes d’Eglise, craignaient la perte de leurs privilèges. » Détenteurs des pouvoirs économiques et politiques, « les possédants, héritiers de 1848 » commerçaient avec la France « sans partager avec les travailleurs », créant des inégalités similaires à la période coloniale.

« Une rupture avec le régime colonial »

Les élections de 1945 vont être l’occasion pour les Réunionnais de changer leur destin. « En mai 1945, le CRADS remporte 12 communes sur 23, avec 73,4% des suffrages, soit plus de 40% des inscrits, et 31 cantons sur 36. Le Conseil Général est présidé par le CRADS, devenu l’espoir d’une vie meilleure » a indiqué Julie Pontalba. Le 21 octobre 1945, les Réunionnais votent à nouveau pour le changement et élisent Raymond Vergès et Léon de Lépervanche, à 54,5% pour le premier contre Raphaël Babet, et 50,4% pour le second contre Frédéric Champierre de Villeneuve. « Ces élections montrent la volonté de changement des Réunionnais et la rupture avec le régime colonial à La Réunion » a commenté la jeune femme. Autre point important de ces votes est « la participation pour la première fois des femmes ». « Par ce vote, nos aînés vont changer le cours de l’Histoire de La Réunion » a précisé Ary Yee Chong Tchi Kan.

À l’origine de la création du PCR

Une fois élus, les députés réunionnais, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche, se rendent en France pour alerter les autorités de la situation réunionnaise. Ces derniers rencontrent les députés Aimé Césaire, Léopold Bissol et Gaston Monnerville, ils décident de proposer une loi faisant des colonies des départements français et demandant l’égalité devant la loi de ces nouveaux départements. Cette loi a permit un certain nombre d’avancées dans les domaines éducatifs, sociaux et sanitaire, mais en ce qui concerne les Droits de l’Homme, les Réunionnais auront du attendre des décennies pour pouvoir avoir les droits d’expression, d’égalité et de respect. « La mise en application de cette loi est un échec, le vote des Réunionnais n’a pas été respecté » a déploré Ary Yee Chong Tchi Kan. Ce dernier a expliqué que la loi aurait dû être mise en vigueur dès le 1er janvier 1947, mais elle aura été combattue en France, dès son vote et durant 67 ans. C’est entre autre, l’échec de cette loi qui a été à l’origine de la création du Parti Communiste Réunionnais, en 1959.

Le choix des Réunionnais

En 1987, Paul Vergès et Elie Hoarau démissionnent de leurs postes de députés pour demander l’application de loi de 1946 et dénoncer les injustices faites aux Réunionnais. « Des décennies ont été perdues alors qu’elles auraient pu servir au développement de La Réunion » a indiqué le conférencier. Ce dernier a affirmé que « sans le vote du 21 octobre 1945, il n’y aurait pas eu de loi du 19 mars 1946, faisant de La Réunion un département français, ni les lois pour l’égalité. »
Ce vote du 21 octobre 1945 a été une première pour les Réunionnais qui « ont choisit pour la première fois, leur destin. Cependant leur choix n’a pas été respecté, leur victoire a été volée par les pouvoirs parisiens ». Aujourd’hui, l’Histoire de La Réunion est oubliée et minorée au profit de celle de la France métropolitaine. L’Histoire Réunionnaise doit devenir une discipline fondamentale d’enseignement, ce d’autant plus que l’an prochain, le peuple réunionnais aura 350 ans. « Il faut faire connaitre notre histoire, afin que la nouvelle génération puisse assurer l’avenir de son pays » a conclu Julie Pontalba.

« Les mentalités doivent changer »

Le contexte passé a eu des répercussions sans précédent, comme l’a montré Risham Badroudine. Ce dernier a évoqué la situation économique et sociale de La Réunion en 2012. En effet, l’île connait une crise économique, sociale et politique qui se traduit par des chiffres alarmants tels que taux de chômage à 29,5%, le taux de pauvreté à 49%, une différence des prix de près de 55% avec la France, 120.000 illettrés et une économie principalement basée sur le secteur tertiaire, suite à la destruction du secteur primaire, base ancestrale de l’économie réunionnaise.
La crise actuelle aura des conséquences dans l’avenir, comme celle de 1946 en a aujourd’hui. La hausse démographique, prévue en 2030, demandera un nouveau modèle de développement permettant de loger, nourrir et employer une population qui s’achemine vers un million d’habitants. Dans un tel contexte, « les mentalités doivent changer pour développer notre pays et éviter le pire » a précisé Ary Yee Chong Tchi Kan.

La maison de la Fraternité

Pour pouvoir mettre en place ce nouveau modèle de développement économique, social, environnemental et politique, Ary Yee Chong Tchi Kan propose une action concrète et mobilisatrice : la création de la Maison de la Fraternité. Les divisions actuelles doivent être dépassées et ouvrir des perspectives pour La Réunion. « C’est l’affaire de tout le monde au-delà des différences et des clivages politiques » a-t-il indiqué. Cette maison sera « un symbole du bien commun réunionnais » qu’il faut partager, protéger et sauvegarder.

Pour pouvoir construire la Maison de la Fraternité, les conférenciers ont décidé de lancer une Fondation de la Fraternité afin de récolter des moyens financiers et matériels pour que cette construction soit faite « par nous et avec les jeunes, afin de montrer que nous sommes capables de le faire et de se mettre ensemble pour redresser notre pays ». En effet, Ary Yee Chong Tchi Kan a expliqué que « notre bien commun doit être préservé » que ce soit notre langue, « le créole, créé à partir des expressions de plusieurs civilisations » que notre territoire, qui devra habiter un million d’habitants et faire face à de nombreux changements.

A travers la Maison de la fraternité et en changeant les mentalités à tous les niveaux, les Réunionnais devraient comprendre que « si il y a, il y a pour tout le monde. Si il n’y a pas assez, alors il faut partager ». Personne n’a le droit de vie ou de mort sur son prochain sous prétexte qu’il détient un mandat. A l’un on donne, à l’autre on de ne donne pas ; C’est pour cette raison qu’Ary Yee Chong Tchi Kan appelle à une « nouvelle mentalité politique reposant sur la solidarité et le partage, la responsabilité et la fraternité », voilà l’idée principale de la Maison de la fraternité.

 Céline Tabou 

Vue de la tribune des conférenciers.

En 1945, le peuple a voté pour l’égalité en élisant Raymond Vergès et Léon de Lépervanche, mais les gouvernements à Paris et leurs soutiens à La Réunion ont tout fait pour empêcher l’application de la loi.
La loi de départementalisation du 19 mars 1946

La loi du 19 mars 1946, composée de trois articles, stipule que « Les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de La Réunion et la Guyane française sont érigées en départements français (art.1) », « Les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies feront, avant le 1er janvier 1947, l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements (art.2.) » et dans l’article 3, que « Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements, sur mention expresse insérée aux textes. La présente loi, délibérée et adoptée par l’Assemblée nationale constituante, sera exécutée comme loi de l’Etat ».


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