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Le régime de l’inégalité à La Réunion

Revenus

Témoignages.re / 12 avril 2014

Dans notre édition d’hier, un article a rappelé les principales conclusions d’un rapport de Oxfam : 1% des personnes les plus riches sur la Terre en possèdent la moitié des richesses, et 67 milliardaires ont une fortune égale à celle des 3,5 milliards d’êtres humains les plus pauvres. Il serait faux de croire que La Réunion est à l’écart de ce scandale. L’arrivée prochaine des déclarations à remplir pour l’impôt sur le revenu amène à rappeler l’ampleur des inégalités dans notre pays.

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Ce tableau compare les revenus entre La Réunion (en rouge) et la France (en noir). Les rectangles de couleur représentent les limites approximative des revenus des personnes de la classe moyenne de La Réunion (en rouge) et de la France (en gris), sur la base suivante : déclarer entre 70 et 150% du revenu médian.

Dans son édition d’hier, notre confrère du "JIR" annonce l’arrivée prochaine dans les foyers des déclarations des revenus 2013. Il constate que dans notre île d’une part, 29% des familles sont imposables avec un revenu annuel moyen de 38.588 euros, soit plus de 3.000 euros par mois. D’autre part, 71% des foyers réunionnais ne sont pas imposables, et ont un revenu moyen de 7.421 euros, soit à peine 600 euros par mois. Autrement dit, sur la base de ces estimations moyennes, les 30% les plus riches ont un revenu 5 fois plus important que 70% de la population. Cela donne un ordre de grandeur des inégalités dans notre pays, alors que La Réunion est un département depuis plus de 60 ans.

Inégalité favorisée par le pouvoir

Quand la colonie est abolie par la loi du 19 mars 1946, une vingtaine de familles détenaient à La Réunion l’essentiel des richesses. C’était l’aristocratie du sucre, les gros planteurs et usiniers. Le premier objectif de la loi du 19 mars, c’était l’application immédiate des lois sociales votées en France au moment de la victoire sur le nazisme. Ces textes étaient destinés à lutter contre la misère, mais aussi contre les inégalités. Le refus des pouvoirs parisiens successifs d’appliquer cette loi comme c’était prévu dès le 1er janvier 1947 a eu pour effet une persistance des inégalités. C’était inscrit dès le départ, quand le gouvernement d’alors a refusé l’égalité à tous les Réunionnais, et a donné à un peu plus de 2.000 compatriotes les avantages des fonctionnaires expatriés. C’était le régime de l’inégalité.

Aujourd’hui, La Réunion n’est plus sous la coupe de l’aristocratie du sucre. Mais le problème des inégalités est loin d’être réglé. Pour s’en rendre compte, il est possible de consulter les informations d’un autre document publié hier : le "Tableau économique de La Réunion" 2014. Ce dernier comporte des données sur le montant des revenus déclarés à l’administration fiscale, par unité de consommation.

Les chiffres montrent que notre île a une structure sociale de pays en voie de développement avec une classe moyenne peu nombreuse. La comparaison avec la France, pays développé est très instructive : la répartition des revenus est bien plus inégalitaire dans notre île que là bas. Seuls les 10% les plus riches, soit ceux qui déclarent des revenus de 2.800 euros par mois, ont un niveau comparable aux 10% les plus riches de France. Pour toutes les autres couches de la population, les revenus sont très inférieurs.

Plus les revenus sont faibles, plus l’écart est important. Ainsi à La Réunion, les plus pauvres déclarent 0 euro, alors qu’en France, les plus démunis peuvent dire qu’ils ont 566 euros par mois.

Blocage et aggravation

Pourtant, notre île a une différence importante avec les pays en voie de développement. C’est ce qui fait la singularité de son modèle. Car parmi les pays en voie de développement, un groupe toujours plus important s’inscrit dans la catégorie des émergents. Une croissance importante, à plus de 5%, y favorise la formation d’une classe moyenne. D’ailleurs, un des objectifs des dirigeants de la Chine est la transformation vers une société d’aisance moyenne. La classe moyenne nombreuse est en effet une des caractéristiques des pays développés. Tout près de nous, Madagascar prendra ce chemin une fois la stabilité politique définitivement acquise.
Mais à La Réunion, les années de croissance à 5% n’ont pas permis la formation de cette classe moyenne. Et elles sont derrière nous !

Car à la différence des pays en voie de développement, notre île n’a pas su utiliser cette croissance pour accumuler du capital et créer massivement des richesses sur place. Les grands bénéficiaires de cette période d’abondance ont avant tout été les monopoles de la grande distribution et de l’automobile, implantés dans le sillage de la politique d’intégration imposée par le pouvoir parisien. L’industrie a continué à péricliter, le chômage à augmenter tandis que les services, fortement dépendant des transferts financiers venant de France, représentent maintenant plus de 85% des richesses créées.

Ce modèle est bien incapable de faire évoluer la société vers plus de justice car il est la conséquence de l’inégalité institutionnalisée. Avec la diminution annoncée de la dépense publique, et donc des transferts, la situation sera bien plus préoccupante. Il est donc urgent de passer à autre chose.

 M.M. 


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