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Le Sénat demande à la France d’aller plus loin dans la reconnaissance du 17 octobre 1961

Mémoire et réparation

Témoignages.re / 24 octobre 2012

Pierre Laurent, Sénateur communiste de Paris a prononcé le 23 octobre 2012, un discours à propos de la résolution proposée par Nicole Borvo Cohen-Seat au nom du groupe communiste, pour la reconnaissance de la répression d’une manifestation à Paris le 17 octobre 1961. Voici de larges extraits de son intervention. Les intertitres ont de "Témoignages".

« Je me réjouis de la discussion de cette proposition de résolution que Nicole Borvo Cohen-Seat, au nom de notre groupe, a déposée le 30 janvier 2012. Cette résolution fait droit à une demande portée depuis de longues années pour que la France officielle reconnaisse les faits sanglants qui se sont déroulés le 17 octobre 1961. Elle propose en outre la réalisation d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes. […]
En défendant cette proposition je veux d’abord dire ma satisfaction de la très récente expression du président de la République qui vient de déclarer le 17 octobre dernier, je cite : « La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »
C’est un acte important, tant attendu, auquel il nous revient aujourd’hui de donner toute sa portée par un vote solennel de notre assemblée. Je me réjouis que notre proposition de résolution le permette. Elle doit être un engagement à ce que ce premier pas soit suivi des actes nécessaires à l’établissement définitif de la vérité et à la reconnaissance des crimes coloniaux, dont le 17 octobre 1961 constitue, avec d’autres, un épisode tragique.

« La reconnaissance des faits »

Nous pensons notamment que la reconnaissance des faits par le président de la République doit conduire à l’ouverture des archives sur le 17 octobre 1961 et au-delà à toutes les archives concernant les guerres coloniales et leur cortège de répression et de massacres.
Ne serait-il pas souhaitable à ce sujet que les archives de l’Etat soient soumises à des règles communes en matière d’archives conformes au fonctionnement d’un Etat démocratique ? […]
Cela aurait aussi le mérite de contribuer à faire la lumière sur les agissements de la France et de son armée dans les pays africains notamment, où elle a participé, à de nombreux renversements de pouvoir plus ou moins sanglants. La fin de rapports coloniaux ou néo –coloniaux avec ces pays, souhaitée récemment par le président de la République à Dakar, passe par là. Le développement de nouvelles relations de coopération aussi.
Dans la même logique, il faudrait que la notion d’archives « incommunicables » telle qu’elle apparaît dans la loi 2008 soit abrogée. […]

« Le paroxysme d’une politique de guerre coloniale »

Ce qui s’est passé ce jour du 17 octobre 1961 n’était pas un évènement isolé survenu en un lieu et en un moment unique, mais le paroxysme d’une politique de guerre coloniale symbolisée par la mise en place du Préfet de Police Maurice Papon et couverte voire encouragée par les plus hautes instances de l’Etat.
On a vu s’effectuer, dans les rues de la capitale une chasse à l’homme aboutissant à des assassinats et c’est pour cela que je pense comme beaucoup d’historiens que l’on peut parler en l’espèce d’un crime d’Etat emblématique.
En effet, certaines autres dates nous rappellent à quel point la violence et le crime d’Etat sont indissociables du colonialisme : la sauvage répression du 8 mai 1945 à Sétif, les massacres de Madagascar en 1947, la terrible guerre d’Indochine, et la totalité de la guerre d’Algérie, dont la bataille d’Alger, la "disparition" du mathématicien Maurice Audin en juin 1957 et le massacre du 8 février au métro Charonne furent des épisodes particulièrement violents. […]
L’ampleur et la gravité de la répression ont peut-être masqué, aux yeux de beaucoup, la signification politique majeure de cette journée : qu’au cœur de la capitale, qui se prétendait encore officiellement également celle de l’Algérie, la quasi-totalité des Algériens valides soit descendue dans la rue, malgré les violences qui, inévitablement, les attendaient, est le signe que plus personne, au sein de cette communauté, ne voulait de l’Algérie française, même transformée, même réformée.
Lorsque les Algériens purent, même quelques instants seulement, crier leurs mots d’ordre, ce furent des Algérie algérienne. « Le FLN au pouvoir » et « Libérez Ben Bella » notamment. Même les plus hostiles des observateurs convenaient de la détermination de la foule.

Des actes de sauvagerie

Alors, c’est le déchaînement : les forces de police se précipitent sur les manifestants avec une sauvagerie inouïe. De partout sortent les « bidules », ces longues matraques meurtrières. Les policiers frappent à tour de bras. Ceux qui sont à terre sont impitoyablement matraqués, piétinés, roués de coups. Mâchoires brisées, yeux exorbités, fractures ouvertes, rien n’arrête la furia.
Des coups de feu sont tirés. Dans divers lieux, à Bezons, au pont Saint-Michel, des hommes ensanglantés, souvent à demi inconscients, parfois ligotés, sont basculés dans la Seine. D’autres sont jetés pêle-mêle, sans ménagements, dans des cars de police, où les attendent de nouveaux matraqueurs. Une véritable noria de cars se rend vers les dépôts, les commissariats, vite saturés. Des bus de la RATP sont réquisitionnés. Le Palais des Sports est réquisitionné.
Selon les recherches actuelles, il y aurait eu le 17 octobre 1961 au moins 200 morts, ce qui donne, pour le moins, une résonnance particulière aux propos de Maurice Papon cités plus haut, sans parler des plus de 11 000 arrestations qui officiellement s’en suivirent et des nombreux blessés.
Les crimes commis le 17 octobre 1961 ont suscité à l’époque un débat public et une indignation dans les milieux progressistes, mais dès ce moment-là, le pouvoir s’est acharné à étouffer la réalité du crime et les responsabilités. Il aura donc fallu 51 ans pour que le président de la République reconnaisse les faits. […]

Redéfinir des relations saines avec l’Algérie

En reconnaissant le crime, en faisant la clarté sur les responsabilités, en votant cette proposition de résolution, nous contribuerons à la dignité de la République. Nous apaiserons la douleur de toutes les victimes civiles et militaires, de celle leurs familles, pour redéfinir des relations saines avec le peuple et le gouvernement algériens.
La prise en compte de ce passé participera à une coopération réciproquement avantageuse entre la France et l’Algérie, tant sur le plan culturel qu’économique et scientifique intégrant la question de la libre circulation des personnes qui ont très fréquemment des attaches familiales dans les deux pays.
L’adoption de cette proposition de résolution va en ce sens. C’est pourquoi je vous propose de la voter ».

La résolution adoptée par le Sénat

Le Sénat a adoptée le 23 octobre 2012, une résolution tendant à la reconnaissance de la répression d’une manifestation à Paris le 17 octobre 1961. Ce document est pour l’heure provisoire car « seule l’impression définitive a valeur de texte authentique ». Voici le texte de cette résolution.

« Le Sénat,
Vu l’article 34-1 de la Constitution,
Vu les articles 1er à 6 de la loi organique n° 2009-403 du 15 avril 2009 relative à l’application des articles 34-1, 39 et 44 de la Constitution,
Vu le chapitre VIII bis du Règlement du Sénat,
Considérant les travaux historiques et scientifiques qui établissent la réalité des violences et meurtres commis à l’encontre de ressortissants algériens à Paris et dans ses environs lors de la manifestation du 17 octobre 1961 ;
Souhaite que la France reconnaisse ces faits ;
Souhaite la réalisation d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961.
Délibéré en séance publique, à Paris, le 23 octobre 2012.
Le Président,
Signé : Jean-Pierre Bel »


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