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« Le volcan social gronde »

Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de gauche

Geoffroy Géraud-Legros / 21 avril 2011

Le bilan de la visite à La Réunion de la délégation du Parti de gauche au travers des réponses de Jean-Luc Mélenchon à 6 questions.

La question de l’autonomie énergétique était au centre de votre voyage à La Réunion. Avez-vous tiré des enseignements ?


- Ce qui compte dans l’objectif d’autonomie énergétique, c’est la dynamique qu’il engendre. D’abord chacun prend conscience de l’impact environnemental du mode de production de l’énergie. C’est la sortie de l’irresponsabilité écologique. Ensuite c’est une prise de conscience de l’état de la dépendance où se trouvent nos peuples à l’égard des matières premières du modèle actuel : gaz, pétrole, uranium. Cette dépendance est cause de violences et de guerres, que ce soit contre des fournisseurs rebelles ou des concurrents trop rudes. La guerre d’Afghanistan n’a pas d’autres causes. Enfin, la quête de l’autonomie énergétique déclenche une course à la recherche théorique ou technique, extrêmement tonique pour la société, sa jeunesse et son niveau de qualification. Des millions d’emplois socialement utiles et écologiquement urgents sont à la clef. Voilà les enjeux. L’autonomie énergétique et la relocalisation de sa production sont une locomotive du progrès humain. Cette argumentation va être au cœur de mon programme de planification écologique.

À quel sens cette question de l’énergie est-elle, selon vous, politique ?


- Il y a l’enjeu de la paix et de l’orientation du progrès technique que je viens d’évoquer. Mais l’objectif de la relocalisation de la production énergétique permet aussi de construire un modèle social nouveau d’organisation de la production et de l’échange. C’est de la politique cent pour cent. Notez que mettre en chantier un changement de cet ordre crée des millions d’emplois stables et qualifiés. C’est un élément essentiel du rapport de force social.


Vous avez eu l’occasion d’échanger avec des élus et des dirigeants communistes, comme Paul Vergès, Roland Robert, Pierre Vergès, Claude Hoarau... que retirez-vous ces rencontres ?

- Je connaissais plusieurs d’entre eux. J’en ai découvert plusieurs autres. Ce sont des personnalités que l’on gagne à connaître pour comprendre leur capacité à influencer la société réunionnaise. J’ai dit que Paul Vergés est une figure qui parle à toute la gauche française. Je n’ignore rien des polémiques qu’il peut susciter. Il va toujours ainsi d’un personnage au puissant charisme. Mais ce qui compte, par delà nos appréciations sur un homme, c’est ce qu’il apporte au bien de toute la société. Ceux qui ne le voient pas à propos de Paul Vergès passent à côté d’une grande source de l’identité réunionnaise.
D’autre part, mon séjour m’a permis de faire la connaissance de la très jeune génération des dirigeants de gauche. J’ai été très impressionné par le niveau et l’acuité des approches de Béatrice et Gilles Leperlier, par exemple. Enfin je crois que j’ai entamé une relation détendue et fraternelle avec Ivan Hoarau de la CGTR et j’ai l’intention de continuer à le consulter à l’avenir.

Vous avez eu un contact répété avec des acteurs du mouvement social. Quelles impressions en retirez-vous ?


- Le mouvement social est à l’image de la société réunionnaise dont il constitue une aile marchante très avancée. J’y constate un sens des responsabilités qui rend plus angoissant leur appel. Tous m’ont parlé de l’impasse du modèle social actuel. Tous m’ont parlé d’une société épuisée par la pauvreté et le chômage. La discussion avec les jeunes m’a permis de prendre la mesure des frustrations immenses qui couvent. Personne ne pourra dire qu’il n’a pas été prévenu ! Le volcan social gronde. Fou qui l’oublie.

Lors du meeting que vous avez tenu à La Possession, vous avez affirmé que les schémas du centre ne pouvaient être plaqués sur des réalités différentes, dont la nôtre. Pouvez-vous développer cette idée ?


- Je ne dis rien d’autre que ce qu’en disent les progressistes réunionnais. Mais dans le moment cette formule prend une force spéciale. Le modèle du centre, c’est celui de la Commission européenne. C’est le modèle du libre-échange et de la concurrence libre et non faussée. Pour La Réunion cela veut dire la destruction de toute production locale et le retour au modèle de l’économie de comptoir. La canne est menacée de mort par la libéralisation du marché européen du sucre. Non seulement toute l’activité économique qui va avec est menacée mais aussi les 20% de l’électricité locale produite avec la combustion de la bagasse. Et tout ça pourquoi ? Pour quelques centimes, et même moins, d’économie dans l’agroalimentaire. Mais à l’inverse, testons l’idée que les Outremers peuvent proposer un chemin de progrès que le centre est incapable de penser, parce l’illusion de sa puissance actuelle l’aveugle. Ainsi à propos de l’autonomie énergétique. Ou bien du modèle de co-développement. Ou de la nouvelle frontière de déploiement humain que sera la mer.

Vous avez évoqué la nécessité du rassemblement de l’autre gauche. Pouvez-vous en dire davantage ici ?


- La gauche est en impasse dans le monde aussi longtemps qu’elle s’en remet à la social-démocratie. La cause est dans l’incapacité de son modèle affronter la réalité du capitalisme de notre époque. Voyez la situation en Grèce où le président de l’internationale socialiste, premier ministre, se charge d’appliquer les diktats des banques. Mais nous, l’autre gauche nous sommes impuissants du fait de notre éparpillement et de notre difficulté à faire de nos idées un programme gouvernemental cohérent. Du coup les petites forces s’aigrissent et se réfugient dans le témoignage impuissant. Et les grandes organisations de notre mouvance se condamnent à des arrangements déroutants, du fait de leur difficulté à trouver une majorité. Je propose le rassemblement comme moyen du renouveau et de la dynamique. Chacun restant ce qu’il veut être, néanmoins tous unis, nous sommes une force considérable. C’est ce que nous demande la société. Rien ne serait plus absurde qu’un monde condamné à l’alternance entre la droite des banques et la gauche du FMI. Ce n’est pas de cela dont la société a besoin.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud-Legros


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