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Leur vrai visage

Didier Robert attaque violemment le créole et l’identité réunionnaise

Geoffroy Géraud-Legros / 10 juin 2011

« L’identité et la culture réunionnaises sont des combats d’arrière-garde ». Les propos tenus par Didier Robert sur l’antenne délocalisée de France Inter font polémiques. Ils ne sont pourtant que la déclinaison, sur le plan culturel, d’une idéologie et d’un programme résolument orientés contre la modernité.

Une indignation mêlée d’étonnement : c’est, à lire les nombreuses interventions et commentaires des réseaux sociaux réunionnais, le sentiment qui domine parmi les internautes, après l’intervention de Didier Robert, invité avant-hier sur la chaine de Radio France Inter. Les déclarations, qui semblent venir directement de la droite dure des années 1960, ont-elles brutalement agi comme un révélateur identitaire ? C’est ce que suggèrent les commentaires qui se multiplient sur internet. Pourtant, tant les orientations programmatiques que les actions menées par le dirigeant UMP étaient déjà fort marquées au sceau du passéisme. Peut-être ce biais était-il plus difficile à percevoir, du fait de l’âge, d’une certaine attitude jeuniste et de la présentation de soi rigoureusement travaillée par des cours de maintien, qui font partie intégrante de la “marque” Didier Robert. Un paravent de communication qui, dans notre société de l’image et de l’instant, a fait écran à un programme ouvertement opposé à la modernité. Le conservatisme profond qui marque Objectif Réunion, émanation renouvelée de la traditionnelle tendance “dure” de la droite réunionnaise, s’exprimait en réalité ouvertement dès le lancement du mouvement par Didier Robert, en 2008.

Entre opposition au développement…

Formé après la tentative de “coup d’État”, animée par ce dernier, contre Nassimah Dindar, alors membre du même parti que lui, Objectif Réunion a vite pris le parti d’une opposition sans concession au vaste dispositif de modernisation engagé depuis une décennie à La Réunion. Celui-ci était pourtant soutenu par des représentants du monde politique, de l’économie et de la société réunionnaises, bien au-delà du label politique de son principal entrepreneur, l’Alliance, et de son inspirateur, le Président de Région, Paul Vergès. Cette opposition en paroles prit la forme d’une véritable obstruction et d’une campagne populiste dirigée contre les grands projets, à la suite du Conseil interministériel de l’Outre-mer (CIOM) du 6 novembre 2010, au cours duquel, l’État, sous-pression des mobilisations populaires des anciennes colonies des Antilles et de La Réunion, se vit contraint d’afficher une volonté de modernisation des Outre-mers.
A peine rentrés de l’Élysée, Objectif Réunion et son dirigeant Didier Robert multipliaient les attaques tous azimuts : contre le tram-train, solution développée par la majorité régionale d’alors pour échapper au tout automobile. Contre l’autonomie énergétique, programme qui visait au remplacement des énergies fossiles. Contre le développement de l’internet régional, engagé par le projet “Ravenal”. Contre le développement de l’habitat social — refusé par M. Robert, alors maire du Tampon, sur sa commune. Contre la modernisation culturelle, via la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR), d’autant plus vivement combattue qu’elle entendait restituer le rôle de l’homme et de la femme noirs, ainsi que des “petits”, effacés par l’histoire coloniale. Ces virulents discours furent portés au rang de programme lors du lancement de la campagne de l’Union, première incarnation de la liste régionale UMP. Les propositions envisageaient fort clairement la suppression du train et le retour aux bus, l’arrêt du projet de géothermie et le retour au charbon et au pétrole, l’abandon du plus grand projet muséal de La Réunion et la conservation du statu quo culturel. Radicalisées par La Réunion en Confiance, deuxième liste dirigée par M. Robert, les orientations énoncées furent entièrement concrétisées après la victoire de l’UMP.

… et conservatisme culturel

Exit, donc, le tram-train. Perdant 6.000 emplois, le BTP, principale industrie réunionnaise, manifesta en vain sous les fenêtres de la Région, exigeant des chantiers. Exit aussi le programme d’autonomie énergétique, avec la suppression de la géothermie et l’aval donné en actes — sinon en paroles — à la fin de la défiscalisation sur l’énergie photovoltaïque. La Réunion fut de surcroît mise hors de la globalisation numérique, avec le coup d’arrêt donné au projet “Ravenal”.
Quant à la MCUR, elle fut supprimée, ses collections vouées à la dispersion, et les collecteurs de mémoire orale, premiers artisans du projet, remerciés. Le passé, c’est-à-dire concrètement les monopoles hérités de l’ère coloniale, sont les grands gagnants de la mise en œuvre de cette idéologue de régression matérielle, technologique et sociale.
La fin du chemin de fer et de l’autonomie énergétique restaure la puissance du pétrole et des importateurs de matériel roulant. Le “débranchement” du net profite à l’opérateur historique. La mise à mort du plus grand musée de La Réunion assoit le pouvoir du clientélisme culturel pratiqué par les politiques. En affirmant mercredi son refus des innovations linguistiques et éducatives — CAPES créole —, du développement du créole à l’école, pourtant prôné par les orthophonistes et nombre d’éducateurs, et en réaffirmant la vieille idéologie coloniale qui réduit notre culture à un sous-ensemble et notre langue à un patois, Didier Robert a finalement suivi le même itinéraire que son dirigeant national, Nicolas Sarkozy.
Ce dernier, que l’on distingue de plus en plus difficilement des ténors du FN, avait lui aussi tenté d’incarner une modernité culturelle, encensant la multiculturaliste, la diversité et le respect mutuel, tentant même de se gauchir à coup de lettre de résistants et de citations de Jean Jaurès… Le vernis de communication a vite craqué, et l’on voit, chaque jour, le vrai visage du sarkozisme. Celui-ci ressemble à s’y méprendre à celui que vient de nous montrer le président de la Région Réunion.

Geoffroy Géraud-Legros


Ce qu’il a dit

Identité réunionnaise, langue créole : « J’ai toujours dit, et je continue à dire, que ce combat est un combat d’arrière-garde. Le créole n’a pas besoin d’être défendu, parce que le créole se vit au quotidien, l’identité réunionnaise se vit également au quotidien. Enseigner le Créole à l’école n’a pour moi que peu de signification. C’est un combat passéiste que de vouloir camper sur le créole à l’école ».
Question de la salle : en France, en Europe, on défend les langues régionales. Didier Robert esquive la question, non sans préciser que s’il faut bien être « fier d’être Réunionnais », il faut comprendre que les « enjeux sont d’abord nationaux et européens ».


Toujours le double discours

Il n’y a pas si longtemps, Jacqueline Farreyrol accueillait favorablement les propositions de Laurent Wauquiez envers les bénéficiaires du RSA. Une identité de vue exprimée fort clairement dans les médias par cette proche de Didier Robert, dont elle fut la suppléante, avant de lui succéder à l’Assemblée à la suite du maintien du premier adjoint du Tampon dans le statut de député en mission. Aucun démenti n’avait été alors émis par l’UMP locale, ni par M. Robert.
Membre du Conseil national de l’UMP, ce dernier ne s’est pas joint aux critiques émises par de nombreux membres de son parti envers les propos polémiques de l’ancien ministre du Travail. Hier, Didier Robert jurait ses grands Dieux ne pas manger du pain antisocial du gouvernement Sarkozy. Pourtant, jusqu’au dernier jour de sa présence à l’Assemblée, le député UMP de la 3ème circonscription a fidèlement voté les lois voulues par l’Élysée…


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