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NRL : des questions sans réponses, une fuite en avant… et un grand malaise

Tribune libre

Témoignages.re / 16 juin 2015

Dès 2011, j’avais parlé de l’impossible nouvelle route du littoral (NRL). Cela fait dix ans que nous avons connu le dernier drame de l’effondrement d’un pan de falaise, accélérant les négociations avec l’Etat pour le transfert de la responsabilité de cette liaison routière à la Région. Bien sûr moyennant des contreparties financières, par le biais d’un accord historique intégrant le soutien de l’Etat pour deux projets étroitement liés, une nouvelle route du littoral sécurisée, et le Tram Train, reliant Sainte-Marie à Saint-Paul.

Rappelons qu’en ce qui concerne la NRL, nous avions tenu à ce que soit inscrit, dans le Protocole de Matignon signé par le Premier Ministre Dominique de Villepin et Paul Vergès, que tout dépassement du coût du projet par rapport à l’estimation fasse l’objet d’un effort financier supplémentaire de l’Etat. Cette exigence a disparu dans le nouveau protocole signé par le Premier Ministre François Fillon et Didier Robert.

Deuxièmement, conscient que l’objectif poursuivi était la sécurisation, et non la fluidification du trafic à l’entrée ouest de Saint-Denis, deux exigences devaient être prises en compte : d’une part, proposer une alternative aux usagers par un mode de déplacements collectifs, avec la liaison ferroviaire, et d’autre part, pour ceux qui persistaient dans l’usage de la voiture, résoudre le problème de l’entrée ouest.

Dans cette perspective, la mairie de Saint-Denis optait pour le grand projet de Boulevard Nord, à un coût estimé aujourd’hui à 587 millions d’euros, et des années de travaux, pas encore commencés. Pour notre part, nous avions envisagé fin 2009 que soit étudiée l’option de prioriser le Boulevard Sud comme voie de dégagement, avec des aménagements aux carrefours pour faciliter la circulation en amont et en aval de la ville de Saint-Denis, sans affecter la circulation rapide sur le Boulevard Sud afin de supprimer les embouteillages sous la falaise de la route du littoral actuelle. A ce jour, les travaux auraient sans doute été bien entamés, atténuant les risques d’un drame qui pourraient survenir à tout moment sur l’actuelle route.

Aujourd’hui, où en est-on ? Malgré la déclaration du Premier Ministre Manuel Valls de soutenir financièrement le projet de Boulevard Nord… pour les études, l’incertitude demeure quant à la réalisation, le temps passe, et l’épée de Damoclès pèse sur la tête des automobilistes, en plus des embouteillages qui vont s’aggraver dans Saint-Denis.

Pendant ce temps, le président de Région tente de rendre irréversible la réalisation de la NRL, quitte à s’affranchir des contraintes de procédure, notamment environnementales. Et un argument est avancé de manière récurrente : si les travaux sont arrêtés, la Région s’expose à de lourdes indemnités à verser aux majors du BTP concernés.

Quand j’avance « des questions sans réponses, une fuite en avant… et un grand malaise », c’est justement parce que la communication de la Région est strictement axée sur les avantages relatifs de ce projet pharaonique.

Pour ma part, je souhaite évoquer les interrogations suivantes :

– est-ce vrai que les conclusions des études réalisées par la société Egis ne pouvaient qu’engendrer l’attribution des marchés aux entreprises du BTP “maîtrisant” les techniques envisagées pour réaliser le projet retenu ?

– est-ce vrai que la solution retenue pour la route digue est basé sur une technique jamais éprouvée visant à éviter l’effet “renard” que l’on constate sur l’actuelle route, et qui nécessite des roches massives dont l’approvisionnement pose aujourd’hui problème ?

– est-ce vrai que la solution retenue pour le viaduc consiste en des piles dont la technique n’a jamais été éprouvée ?

– est-ce vrai que les sondages effectués sur une importante partie du tracé de la route en mer aboutissent au constat de nombreuses crevasses dont le comblement, pour fiabiliser la solidité des ouvrages, risque d’augmenter lourdement la facture, alors supportée selon le nouveau protocole de Matignon, je le rappelle, par la Région seule, c’est-à-dire les Réunionnais, du nord et de l’ouest, comme de l’est et du sud, même s’ils n’empruntent que très occasionnellement cette route ?

Bien sûr, d’autres incertitudes demeurent. Prenons celles concernant le volume de matériaux requis pour l’ensemble de la NRL.

D’abord, le cas des andains. Une opportunité pour les agriculteurs qui récupèrent de l’espace foncier utile. Cependant, gardons à l’esprit les recommandations du bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) : "… ces travaux doivent être conduits avec méthode et précaution dans le cadre d’une démarche qui… s’appuie(nt) notamment sur… les préconisations formulées par le guide sur les modalités de gestion des eaux pluviales à La Réunion…" ; "… éviter tout dérapage (transformation de facto d’enlèvements d’andains en carrière)…" ; ou encore "… L’établissement d’un cahier des charges pour chaque opération… laisser si nécessaire un cordon de pierre contre l’érosion. Ces travaux sont très techniques et demandent des matériels adaptés et une bonne expérience des aménagements agricoles…". Dès lors, nous n’avons plus qu’à prier pour qu’aucun dérapage ne soit constaté.

Et comme ce n’est pas suffisant, la Région envisage des méga carrières. Mais devant la protestation légitime des riverains concernés, et de tout citoyen soucieux de la protection de l’environnement, le président de Région Didier Robert “lâche” le Préfet qu’il invite à retirer l’arrêté de fixation du schéma de carrières intégrant notamment Bois Blanc. Pourquoi ne laisse-t-il pas le Conseil d’Etat dire le droit ?

Quant à la solution de l’importation de roches, là encore, il serait intéressant que la Région affiche dès maintenant son opposition catégorique, ne serait-ce qu’au nom du respect de la recommandation du Conseil supérieur de la protection de la nature (CSPN) qui prescrirait formellement une telle option.

En définitive, et comme l’avoue Didier Robert, il est sage de s’en remettre à la population. Dans cette perspective, et afin de ne pas transformer l’élection régionale en un référendum, qui réduirait lamentablement les enjeux de développement, la proposition d’inviter la population à prendre ses responsabilités sur ce grand projet est plus que jamais d’actualité (2 novembre 2011 – http://blog.pierreverges.fr/btp/route-du-littoral-chiche-pour-un-referendum-volet-13). Après une information complète, répondant aux diverses interrogations bien évidemment. Donc après les élections régionales. Mais l’engagement se prend maintenant… bien évidemment.

Pierre Vergès


Kanalreunion.com