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Patrimoine : l’œil, l’étoile et la mémoire

Nout Zournal n°4

Témoignages.re / 14 septembre 2012

Elles font partie du décor. L’œil s’est habitué à les voir là. Et un jour, elles disparaissent pour laisser la place à une « dent creuse », terme utilisé dans le jargon urbanistique pour désigner les « parcelles gagnées ». Elles, ce sont ces vieilles bâtisses que l’on détruit, « boutiques chinois », petites cases créoles, demeures coloniales… A la veille des Journées européennes du patrimoine, la question de l’aménagement rejoint celles de l’identité et de la culture. Va-t-on continuer d’opposer patrimoine et modernité dans une île qui, peu à peu, perd la mémoire au profit de choix assimilationnistes ?

Quel que soit l’endroit où vous vous trouvez sur cette île, ouvrez les yeux. Elles sont encore là pour certaines, abandonnées, livrées aux pestes végétales, ou squattées, délabrées, menaçant ruine, souvent la proie des flammes. Elles sont là depuis toujours et votre œil, par habitude, n’y porte plus attention. Pourtant, si vous n’y prenez garde, leurs silhouettes familières vont bientôt être gommées du décor et il sera alors trop tard. Boutiques chinois, vestiges d’usines, petites cases créoles, bâtisses industrielles… sont sacrifiées et avalées par le béton proliférant et l’urbanisation galopante. A chaque disparition, c’est un peu de l’âme réunionnaise qui se dilue dans la recomposition du paysage.

Le génie réunionnais

Soyons clairs : nous ne sommes hostiles ni à la modernité ni à une architecture audacieuse voire futuriste. Nous ne sommes pas les adeptes aveugles d’une authenticité réactionnaire. Nous ne sommes pas réfractaires à la nécessaire mutation de l’espace urbain, voire à la densification des villes et particulièrement des centres historiques. Nous ne sommes ni des fanatiques du bardot ni des obsédés du lambrequin. Pour autant, pouvons-nous assister passivement au saccage, par petites touches, en douce, d’un des pans de notre mémoire réunionnaise ? Pouvons-nous nous contenter de la survivance des belles villas créoles de la rue de Paris, vestiges de la haute société coloniale ? D’ailleurs, celles qui n’ont pas été édifiées sur cette artère bénéficient-elles de la même attention de la part des autorités ? L’architecture populaire, à travers laquelle le génie réunionnais s’exprime jusque dans les moindres détails, celle des quartiers, des hauts, des cours, des arrière-cours, des écarts, avec ses pratiques sociales régies notamment par la solidarité, n’a pas suscité l’intérêt qu’elle mérite ni les moyens nécessaires à sa valorisation. Elle résiste la plupart du temps par défaut, condamnée par avance face à la pression des modèles d’urbanisation à la mode occidentale. L’âme réunionnaise s’exprime certes dans le patrimoine immatériel mais elle résiste aussi et surtout à travers les formes libres et singulières de l’architecture populaire.

Une des tâches de la Reconstruction du Parti communiste réunionnais ne consisterait-elle pas à ériger en modèle cette architecture populaire, inventive et révolutionnaire ?

 Nathalie Valentine Legros 



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  • Rue Ste Marie à St Denis. C’est ma rue d’enfance. De temps en temps, sentinelle fidèle, je la revisite à pieds. A chaque "dent creuse" supplémentaire, mon coeur se serre. Cette nouvelle parcelle gagnée sur la mémoire, là, rue Ste Marie à St Denis, un mouchoir de poche, un confetti, à peine 500m2, une broutille. C’était autrefois une petite maison de rien du tout, donnant directement sur le trottoir ou presque, une maison de poupée qui abritait toute une famille : Le père, la mère, les enfants et une tante. Tout un pan de vie ! Et savez-vous ce qui va pousser là ? A la place de cette modeste maison de ville ? Un immeuble bien sûr, de luxe bien sûr, dans la très chic Rue Ste Marie d’une ville de plus en plus vouée à "ceux qui ont les moyens"...

    Sentinelle fidèle, je veille avec pour seules armes mes yeux et ma mémoire.

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