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Paul Vergès : « Nous sommes à un tournant historique »

Colloque universitaire sur les 70 ans de départementalisation à La Réunion

Manuel Marchal / 16 avril 2016

Ce jeudi, l’Université de La Réunion a organisé un colloque intitulé « 1946-2016 Soixante-dix ans de départementalisation ultramarine : entre diversité législative et unité constitutionnelle dans la République », sous la direction de Didier Blanc, professeur de droit public, et de François Cafarelli, maître de conférences dans la même discipline. Après les exposés des professeurs et maîtres de conférences de plusieurs universités, une table-ronde a permis à des responsables politiques de présenter leur vision des 70 ans de départementalisation et d’ouvrir des perspectives.

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Lors de la table-ronde présidée par Yvan Combeau, Paul Vergès a donné une perspective historique à la séquence à laquelle participaient également Jean-Paul Virapoullé, Nassimah Dindar, Jean-Claude Fruteau et Jean-Jacques Vlody.

Tout au long de la journée, les contributions de professeurs et de maîtres de conférence de l’Université de La Réunion, des Antilles, de Clermont-Ferrand, de Mayotte, de Grenoble et de l’IEP de Marseille se sont succédé.

La première séquence, « De l’unité : la départementalisation sur le temps long », présidée par Frédéric Sauvageot, Premier conseiller auprès du Tribunal Administratif de La Réunion, a vu les exposés de Damien Deschamps, Olivier Dupéré, Nicolas Roinsard, Yvan Combeau, et Jean-Yves Rochoux.

Dans la seconde partie de la matinée placée sous la présidence de Hélène Pongérard-Payet, deux enseignants universitaires ont traité de « De l’unité dans la diversité : la départementalisation et l’Union Européenne » : Thomas M’Saidié et Isabelle Vestris.

L’après-midi a commencé par une séance présidée par Olivier Desaulnay. Il était question du thème « Vers la fin de l’unité : les tensions de la départementalisation ».

André Roux a évoqué l’évolution constitutionnelle du statut des Départements d’Outre-Mer, avant que Nicolas Kada fasse un exposé sur « Une départementalisation sous contrôle étatique ». Puis André Oraison a présenté « Incompatibilité entre préférence régionale à l’embauche et départementalisation ». Julie Dupont-Lassale a ensuite conclu la séquence par un exposé intitulé « Quel avenir pour le Département de La Réunion ? Les enjeux de la collectivité unique ».

« Les inégalités internes rappellent celle de la colonisation »

La journée s’est terminée par une table-ronde sur laquelle plusieurs responsables politiques de La Réunion étaient amenés à donner leur point de vue sur ces 70 ans de statut départemental. Étaient invités à s’exprimer, par ordre alphabétique, Nassimah Dindar, présidente du Conseil départemental, Jean-Claude Fruteau, député de La Réunion, Paul Vergès, sénateur de La Réunion, Jean-Paul Virapoullé, vice-président du Conseil régional, et Jean-Jacques Vlody, député de La Réunion.

Nassimah Dindar a d’abord souligné le bilan très positif de ce que La Réunion a gagné en matière de santé, éducation. Elle a rappelé les conséquences des deux décentralisations sur sa collectivité. Elle a néanmoins fait remarquer qu’il subsiste des résidus du statut colonial, en particulier dans la gestion du foncier domanial.

Jean-Claude Fruteau s’est interrogé sur un statut qui permettait de maintenir des inégalités derrière des paravents. Selon lui, la loi du 19 mars 1946 est porteuse d’un malentendu, car les forces de gauche, « essentiellement des communistes », y voyaient une loi d’égalité sociale. Mais l’espérance a été déçue.

Le député note « des permanences permettent de mieux comprendre la société ». Il cite les inégalités qui se sont maintenues, avec des descendants d’esclave restés pauvres, tandis que ceux des colons ont pu moderniser leur outil de production et conserver leur position dominante. Il constate également qu’il faille souvent lutter pour que les textes de loi tiennent compte de la situation de l’outre-mer. « Pourquoi tant d’inégalité dans l’éducation ? », a-t-il déclaré, constatant que l’école contribue à créer une ségrégation entre la classe sociale qui pratique le français aux quotidiens et les autres.

Ce tableau fait état de celui des colonies. « Les inégalités internes criantes rappellent celle de la colonisation ».

Poids de l’assimilation

Paul Vergès a rappelé les transformations qui ont précédé la loi du 19 mars. La Réunion inhabitée à sa découverte, est une des « Quatre vieilles » colonies. Il a fallu créer une société. Colbert choisit l’esclavage que subit La Réunion pendant 2 siècles. Malgré le vote de la Convention en 1794, ce régime fut maintenu. En 1802, Bonaparte a de nouveau légalisé l’esclavage, ce qui a infligé un demi-siècle de souffrances supplémentaires. Après l’abolition de l’esclavage en 1848, La Réunion a encore connu un siècle de colonisation par la France. Durant donc trois siècles, La Réunion a connu une politique d’intégration et d’assimilation qui a laissé des traces. Car quand au moment de la décolonisation, les peuples se lèvent pour l’indépendance, les « Quatre vieilles » choisissent la solution inverse, celle de l’égalité par l’intégration.

Paul Vergès a ensuite rappelé trois facteurs à l’origine de la crise actuelle à La Réunion. Le maintien du régime colonial dans la fonction publique a accentué les inégalités. La suppression du chemin de fer a favorisé l’installation de monopoles. La non prise en compte de la transition démographique a désorganisé l’économie. La conjonction de la sur-rémunération et de la multiplication des services de l’État a créé un transfert financier qui a développé les services au détriment de l’industrie et de l’agriculture. Au bout de 70 ans, c’est la disparition des capitalistes locaux. 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 30 % des Réunionnais sont au chômage, ainsi que 60 % des jeunes. Et La Réunion va compter 150.000 personnes de plus dans les années à venir.

Pour une université francophone de l’océan Indien

Avec l’égalité réelle, c’est la même politique d’intégration alors que l’on a des chiffres accablants, a constaté le sénateur. Car si on veut l’égalité réelle, il faut créer 6.000 emplois par an rien que pour les chômeurs actuels, sortir 16.000 personnes de la grande pauvreté par an, et maintenir ce rythme pendant 25 ans.

Paul Vergès a ensuite rappelé les perspectives sur les plans de la démographie, du changement climatique, de la mondialisation, et de l’innovation technologique : « Nous sommes à un tournant historique. »

C’est notamment la menace sur la canne à sucre à La Réunion. C’est également l’évolution de la population de Madagascar : de 4 millions en 1946 à 25 millions aujourd’hui, 55 millions en 2050 et 105 millions en 2100.

Comment faire face à ce changement fondamental en gardant les acquis sociaux ? À cette question, Paul Vergès propose de s’appuyer sur des atouts temporaires de La Réunion, celui de son niveau de formation, de ses technologies, le tout dans une région qui est encore francophone. La création d’une Université de l’océan Indien permettrait de maintenir dans la francophonie une région Océan Indien qui compte aujourd’hui 60 millions d’habitants, ce qui favorisera l’intégration de La Réunion. Sans cette initiative, les nouvelles générations de Malgaches oublieront le français comme langue de communication avec l’extérieur, et il sera probablement remplacé par l’anglais ce qui renforcera l’isolement de La Réunion.

Jean-Paul Virapoullé a centré son intervention sur une explication du programme que Didier Robert compte mettre en œuvre à la Région, en utilisant le droit à l’expérimentation prévu par l’article 72 de la Constitution. Il a aussi tenter de justifier l’immobilisme institutionnel qu’il défend.

Quant à Jean-Jacques Vlody, il a souligné la nécessité de supprimer l’alinéa 5 de l’article 73 du même texte afin que les Réunionnais puissent adapter les lois et règlements.

M.M.


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