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Paul Vergès : Vers un vote massif des Réunionnais pour un contrat entre le président de la République et La Réunion

L’analyse du premier tour de la présidentielle à La Réunion

Témoignages.re / 25 avril 2012

Avant-hier, Audrey Lauret, journaliste de Radio Free Dom, a interrogé Paul Vergès sur les résultats du premier tour de l’élection présidentielle à La Réunion. Nous publions ci-après l’intégralité de cet entretien.

• Alors M. Vergès, une réaction concernant cette percée au niveau local : est-ce que ça montre que les Réunionnais ont le plus souffert de la politique de Nicolas Sarkozy ? Qu’est-ce que vous en pensez ?


- Je pense que sur ce plan, il y a une insuffisance dans les commentaires des politologues locaux. Premièrement, c’est un fait exceptionnel, que dans les 24 communes de l’île, M. Hollande soit en tête partout, et que le président de la République sortant, candidat, soit battu partout. C’est un phénomène extraordinaire, qui doit faire que les commentateurs doivent tenter d’expliquer pourquoi, dans des contextes aussi différents que La Plaine des Palmistes, Trois-Bassins, Saint-Pierre, Le Port ou Salazie — et je pourrais continuer à ajouter d’autres —, pourquoi dans des zones aussi différentes, on a toujours le même résultat : Hollande en tête et Sarkozy battu, voire souvent écrasé. Ce n’est pas un problème de choix politique ; il ne s’agit pas de dire, c’est parce que le candidat est socialiste, qu’il est de gauche, qu’il est du centre ou d’ailleurs ; c’est l’expression d’un mécontentement considérable dans toutes les couches de la société réunionnaise et qui en arrive à un degré où ce n’est plus tolérable. C’est ce qui explique cette condamnation générale, qui n’est pas spécifique à La Réunion. Même si La Réunion, par son nombre d’électeurs, représente près de la moitié de l’électorat outre-mer, c’est la même condamnation partout, que ce soit en Guadeloupe, que ce soit en Martinique, en Guyane ou ailleurs, c’est le rejet massif du candidat Sarkozy, pour tout le bilan de ses 5 années. C’est lourd d’explosion dans l’avenir.

• Donc ça veut dire que les Réunionnais ont souffert de la politique de Nicolas Sarkozy pendant ces 5 années ?


- Exactement. On ne souligne pas assez que dans cette communauté de 850.000 habitants, la moitié des habitants vit sous le seuil de pauvreté national, avec ce chiffre record de plus de 120.000 chômeurs officiels, 150.000 personnes qui n’ont pas de travail, 30.000 demandes de logements sociaux qu’on ne peut pas satisfaire, 120.000 illettrés, 60% des jeunes, diplômés ou pas, sans travail… C’est là une accumulation qui menace notre société d’explosion tôt ou tard.

• Qu’est ce que vous pensez de ce fort taux d’abstention sur notre île ?


- Je pense qu’il y a eu plus d’abstentions que la dernière fois, mais ce qui est important, c’est ce que vous verrez le 6 mai : que ce taux d’abstention va diminuer, qu’on se rapprochera de la situation en France et que ce sera un raz de marée pour un changement fondamental ; on verra M. Hollande se rapprocher des 75%, des trois quarts des électeurs qui vont s’exprimer.

• Donc vous pensez qu’une majorité des abstentionnistes sont PS ?


- Ils ne sont pas PS, ils sont contre Sarkozy et ils sont pour le changement. Or, de tous les départements français et de toutes les régions de France et d’Outre-mer, La Réunion est le seul département, la seule région qui a engagé dans une concertation avec le futur président de la République, M. Hollande, un débat qui s’est terminé par un engagement ; un engagement signé de M. Hollande sur des réformes qu’il fera, depuis le tram-train, la relance de l’activité des énergies renouvelables, l’objectif de l’autosuffisance alimentaire maximum, le problème de l’effort pour les jeunes, etc. Nous avons là, en votant massivement le 6 mai, l’occasion de contracter avec le futur président de la République la satisfaction de cet engagement. C’est quelque chose d’exceptionnel dans la vie d’un département et d’une région.

• Vous paraissez plutôt confiant quant à ce second tour, alors que Gilbert Annette dit que rien n’est encore gagné.


- C’est ce qu’on dit habituellement ; je dis que, raisonnablement, les réserves de voix qui sont en faveur du candidat Hollande, c’est-à-dire toutes les voix de la gauche, celles de M. Mélenchon, celles des Verts et des autres qui se sont prononcés en sa faveur donnent à M. Hollande une réserve de voix que n’a pas le candidat président de la République sortant, parce qu’il va essayer de les obtenir du Front National. Or la droite française, avec le résultat de Mme Marine Le Pen, est en complète reconstitution. Il est évident que l’UMP risque là, avec une défaite de M. Sarkozy, l’explosion. Et le centre de M. Bayrou, malgré tous ses efforts, n’est pas arrivé à émerger. Or, à La Réunion, vous avez des responsables politiques : le président du Conseil régional ; il est de l’UMP et il partage la défaite, l’écrasement de M. Sarkozy. La présidente du Conseil général est candidate au nom du MODEM de M. Bayrou, qui a subi un échec considérable ; et vous voyez ce qu’un de ses partisans a appelé "la droite complètement aphone". Elle n’ose plus parler devant l’ampleur du désastre. Eh bien, ce désastre va être encore plus grand.

• Qu’est-ce que vous pensez de cette montée justement du FN au niveau local ?


- Eh bien, c’est l’expression du mécontentement des Réunionnais, qu’ils soient des travailleurs, qu’ils soient des classes moyennes, etc. Et c’est l’influence des médias, de la radio, de la télévision, de la longueur de la campagne électorale et du fait que Mme Le Pen va au-devant du mécontentement des gens. Elle propose n’importe quoi, la disparition de l’euro, le rétablissement des frontières, le démantèlement de l’Union européenne, etc., et elle va au-devant des désirs confus de couches sociales extrêmement inquiètes et qui cherchent comment protester et comment s’ouvrir une voie vers l’avenir.

• Ça signifie aussi peut-être une droite en perdition, des électeurs de droite qui sont perdus, qui ne savent pas vers quel parti politique se tourner…


- La droite classique à La Réunion est en pleine déroute et les gens cherchent où aller ; et je suis persuadé qu’au deuxième tour, beaucoup, sinon la majorité de ces voix qui ont voté pour Marine Le Pen se rabattront sur un vote de changement, le vote qui portera à la victoire Monsieur François Hollande.


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