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Paul Vergès : « vers une situation catastrophique pour La Réunion »

Impossible égalité réelle

Manuel Marchal / 20 octobre 2016

Quelques jours après le vote en première lecture par l’Assemblée nationale du projet de loi sur l’égalité réelle, Paul Vergès a tenu une conférence de presse. Cette loi va-t-elle améliorer la situation ou l’aggraver ? Pour le sénateur de La Réunion, l’égalité réelle est impossible compte tenu de la situation sociale et des moyens proposés qui ne peuvent pas s’appliquer à La Réunion. « Nous allons dans les années à venir et pour les 25 ans fixés par le gouvernement vers une situation catastrophique pour La Réunion », souligne le sénateur. Paul Vergès se dit « terrifié par des hommes d’État à Paris qui ne voient pas les conséquences de phénomènes planétaires sur des régions d’outre-mer comme La Réunion ». « Qui va payer les pots cassés ? C’est la population ». A écouter également sur Kanalréunion

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Paul Vergès rappelle tout d’abord que l’égalité réelle est un projet d’intégration. Toutes les références sont métropolitaines : extension des lois sociales, PIB. C’est un pari considérable, note Paul Vergès, avec un objectif nouveau et original. Ce que le président de la République a proposé en 2015 en annonçant une loi sur l’égalité réelle devait être réalisé 70 ans auparavant. En effet, la loi du 19 mars 1946, dans son article 2 précisait que toutes les lois votées devaient s’appliquer à La Réunion, et l’article 3 indiquait que les textes futurs devaient être automatiquement étendu à notre île. Mais cette volonté unanime du Parlement n’a pas été appliquée.

Paul Vergès rappelle que l’égalité du SMIC et des allocations familiales a été seulement appliquée en 1996, au bout de 50 années de luttes. Il constate que le débat à l’Assemblée nationale montre que l’ « on veut créer à La Réunion et dans l’outre-mer un immense espoir et des remerciements au président de la République. Cela montre l’esprit d’assistance qui existe. Ce qui aurait dû être appliqué voici 70 ans sera appliqué, et on dit : « remercier le gouvernement ». Remercier pour son retard ? ». Et de souligner que « personne ne proteste contre cette reconnaissance officielle de non-application des lois sociales à La Réunion depuis 70 ans ». Au Sénat, Paul Vergès ne dira pas non à ces mesures sociales, mais il fera part de toutes ces craintes concernant l’avenir de La Réunion. Car le texte présenté ne se projette pas dans l’avenir alors qu’il est censé fixer un cadre pour au moins 20 ans.

Comment créer 9.000 emplois par an pendant 20 ans ?

Le sénateur évoque tout d’abord les contrats de convergence. Ils fixent une échéance à moyen terme. « C’est la première fois qu’au sommet de l’exécutif on décide de donner un contrat d’un quart de siècle, et de dire en 25 ans nous allons faire votre croissance et réaliser l’égalité réelle avec l’Europe », précise Paul Vergès.

Cela suppose selon lui la nécessité de se projeter dans 25 ans, mais ce n’est pas fait dans ce texte.

Le sénateur rappelle quelques indicateurs sociaux. Si la France avait un taux de chômage comparable à celui de La Réunion, elle aurait 10 millions de chômeurs. Le pourcentage de Réunionnais vivant en dessous du seuil de pauvreté appliqué à la France donnerait 28 millions de pauvres.

L’égalité réelle, cela voudrait dire créer 9.000 emplois pérennes pendant 20 ans pour réduire le chômage dans notre île. Et cela en sachant que La Réunion comptera 150 000 habitants de plus dans 15 ans. « Comment des responsables politiques peuvent-ils faire des rapports publics, se félicitant de la situation, et célébrer une égalité réelle dans 10 ou 20 ans alors que tous les chiffres montrent que cela n’est pas possible », affirme Paul Vergès.

Inégalité réelle

Le rapport préalable au projet de loi, rédigé par le député Victorin Lurel, préconisait de s’attaquer aussi aux inégalités à l’intérieur des territoires. Cette ambition a disparu du projet de loi. « Que l’opinion à La Réunion se ressaisisse ». Paul Vergès évoque le « sujet tabou » de la sur-rémunération des fonctionnaires, un régime « à la base de l’inégalité réelle à La Réunion ». Il découle du maintien du supplément colonial depuis 1947, justifié par le coût de la vie et la dureté du climat. À l’origine, il permettait à un agent titulaire de toucher plus du double du salaire qu’il aurait perçu en France. Ce rapport est aujourd’hui à 1,53. Paul Vergès rappelle que les syndicats s’étaient engagés sur la voie tracée par le gouvernement. Cela a amené l’extension de la sur-rémunération dans des entreprises publiques et les banques. Mais ce supplément ne concerne qu’une seule catégorie de la population. L’inégalité réelle a également cassé l’unité de la fonction publique, car seulement de moins de 20 % des agents de la fonction publique territoriale sont titulaires.

Citant un article récent du Monde, Paul Vergès constate la sur-rémunération sera remise en cause. Cela s’ajoute à la prise de position de Nicolas Sarkozy contre ce dispositif. « Si cette menace est appliquée, une crise considérable se dessine. Comment se fait-il que les responsables politiques ne bougent pas ? Une ministre réunionnaise, chargée de l’égalité réelle, ne dit pas un mot sur la sur-rémunération. » Et si la sur-rémunération remise en cause dans la fonction publique d’État, qu’adviendra-t-il dans les entreprises et les services qui l’appliquent ?

Car le poids de ces primes de vie chère est considérable. Avec la croissance démographique et la création d’une structure départementale, le nombre des agents titulaires a considérablement augmenté. Cette manne a favorisé l’arrivée des monopoles commerciaux, qui se traduit par l’installation dans chaque commune de grandes surfaces appartenant à des enseignes françaises.

La conséquence économique du règne des monopoles est un affaiblissement du capital réunionnais. Ce capital productif est en crise, les usiniers ont disparu. Il est attaqué par les groupes français et ceux d’autres pays. Edena est sous propriété mauricienne, CBO a vu l’arrivée d’un actionnaire décisif de Belgique. Cela se voit aussi dans les offres de rachat d’Air Austral.

Les facteurs externes

Des facteurs externes vont peser sur La Réunion des 20 prochaines années. En septembre 2017, c’est la fin des quotas sucriers, 18 000 emplois sont en jeu. Cela ne provoque aucun écho dans le monde politique réunionnais, alors que cela interviendra dans la prochaine campagne sucrière.

C’est également le remplacement des Accords de Lomé par les Accords de partenariat économique. Ces derniers supposent la création de blocs régionaux qui signent ensuite un accord de libre-échange avec l’Union européenne. Dans notre région, ce sont les États de l’Est de l’Afrique et les îles qui ont signé un accord d’intégration économique. La prochaine étape sera la signature de l’APE avec l’UE. Ce sera alors la mise en concurrence de la production réunionnaise avec celle des pays voisins, qui ont des coûts de production bien inférieurs.

La progression démographique de nos voisins influencera La Réunion. Madagascar approchera les 50 millions d’habitants dans 20 ans, et se dirigera vers plus de 100 millions en 2100.

« C’est l’avenir de nos enfants qui est en jeu. Ils connaîtront Madagascar 50 fois plus peuplé que La Réunion ». Les États-Unis s’y intéressent déjà et proposent leurs services. La Chine souhaite investir. À cela s’ajoute l’émergence de la superpuissance indienne, avec Maurice comme base de son rayonnement.

Cette situation et ces chiffres ne sont pas pris en compte à Paris ou à La Réunion.

Impossibilité législative

Sur l’objectif de la loi, qui concède des compétences nouvelles à l’outre-mer sur la base de ses spécificités, en utilisant ce qui existe dans l’article 72 et 73 de la Constitution, Paul Vergès fait part de ses réserves. En effet, l’article 73 permet aux collectivités de fixer les règles dans le domaine de leurs compétences. Mais ce moyen utilisé par le projet de loi pour s’adapter à la situation sociale et économique ne peut pas être à La Réunion à cause de l’alinéa de l’article 73, qui interdit aux collectivités de La Réunion toute possibilité d’adapter et de légiférer. Le rapport Lurel préconisait la suppression de cet alinéa. C’était aussi le cas d’une proposition de loi constitutionnelle déposée par le groupe socialiste de l’Assemblée nationale. Cela démontre que ce que l’on veut faire pour développer la croissance dans l’Outre-mer n’est pas possible à La Réunion. « Pourquoi le monde politique de La Réunion se tait ? ».

Le dernier point concerne le calendrier. Le projet de loi sur l’égalité réelle est débattu en toute fin de législature. Au Sénat, le vote aura-t-il lieu en décembre ou en janvier ? Si c’est en janvier, alors le vote définitif à l’Assemblée nationale interviendra plus tardivement. Cela permet de se demander si cette loi sera applicable avant l’élection présidentielle, car le budget 2017 doit en tenir compte. Si elle n’est pas appliquée, alors tout l’effort de communication pour profiter de l’assistance sera remis en cause.

Pour Paul Vergès, « nous allons vers la catastrophe », avec la crise de la canne, les APE, l’alinéa 5, l’impossibilité de régler le problème hors-norme du chômage et de la grande pauvreté. Et de conclure : « où va La Réunion sinon vers le pire, et ce pire se déroule avec le silence des responsables politiques. »

M.M.

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