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Pourquoi laisser impunément quelques camionneurs remettre en cause la démocratie à La Réunion ?

La violence institutionnelle en pratique

Manuel Marchal / 21 juillet 2009

Existe-t-il des germes de dictature à La Réunion ? C’est en tout cas ce que laisse croire le comportement de quelques camionneurs durant la visite de François Fillon les 9 et 10 juillet derniers. Parce qu’une vingtaine de camionneurs ne sont pas d’accords avec le résultat d’une élection, alors ce sont les insultes et le blocus d’une assemblée élue au suffrage universel. Mais là où cette remise en cause de la démocratie prend une dimension inquiétante, c’est lorsque l’on se rend compte que ces faits sont impunis par l’autorité chargée de l’ordre public. À travers ce coup de force, quel genre d’expérimentation a-t-on voulu tenter à La Réunion ?

"Témoignages" des 13, 15, 16 et 17 juillet avait levé le voile sur les raisons qui ont poussé certains à tenter de manipuler le Premier ministre en lui concoctant un programme sectaire et partisan, digne de l’époque de Perreau Pradier. Mais le point d’orgue de cette manipulation a été le mouvement de quelques transporteurs qui ont montré au vu de tout le monde une banderole traitant les élus de rats, et qui ont fait le blocus de la Région jeudi matin. D’où cette question : comment se fait-il que l’autorité chargée de l’ordre public laisse une poignée de transporteurs remettre en cause le résultat d’une consultation démocratique ?
C’est bien de cela qu’il s’agit, les masques sont en effet tombés très rapidement. Officiellement, ces camionneurs dénoncent les élus car d’après eux, ils ne proposent pas de chantiers, et donc ce sont eux les responsables des difficultés des entreprises de transport liées au BTP. En moins de 24 heures, les véritables motivations de ce mouvement soi-disant revendicatif sont apparues clairement.

La collectivité qui investit le plus est attaquée

Tout d’abord, force est de constater qu’aussi paradoxal que cela puisse paraître, le mouvement de ces transporteurs était dirigé jeudi vers la Région. Or, le Conseil régional est la collectivité qui assure la plus grande part de son budget aux investissements, soit 70%. Aucune collectivité de la République n’atteint un tel niveau.
Après la route des Tamarins et en attendant le début du chantier du tram-train, la Région a déjà lancé plusieurs chantiers importants. Il s’agit de la déviation de Grand-Bois, de la construction du nouveau pont de la rivière Saint-Étienne, de la déviation de Saint-Joseph et du projet de contournement Nord-Est de Saint-Pierre. Ces projets représentent plus de 200 millions d’euros d’investissements. Qui dit mieux à La Réunion ?
Quant au chantier du tram-train, il injectera dans l’économie réunionnaise plus d’1,6 milliard d’euros et créera deux fois plus d’emplois que le chantier de la route des Tamarins. À cette liste s’ajoutent d’autres projets, liés à la volonté politique de la Région d’axer notamment le développement de l’île sur l’ouverture au monde. D’ici cinq ans au plus tard, l’arrivée de l’Airbus A380 à Gillot va nécessiter la construction d’une nouvelle aérogare dédiée aux deux A380 exploités par Outre-mer 380, filiale d’Air Austral. C’est un investissement compris entre 150 et 200 millions d’euros. Alors, pourquoi cibler les attaques sur la Région ? L’explication allait venir le lendemain.

Pas de blocage au Tampon

Au lendemain du blocus de la Région, les transporteurs avaient une occasion en or de se faire entendre. En effet, le Premier ministre participait à une rencontre avec les présidents des ateliers des États-généraux. Cet événement était retransmis en direct à la télévision et à la radio, et il se déroulait au Tampon, commune particulièrement déficitaire en matière d’axes routiers permettant de structurer et de fluidifier la circulation.
Or, tous les Réunionnais savent que le maire du Tampon porte une lourde responsabilité dans les difficultés que rencontre actuellement le BTP à La Réunion. En effet, par simple sectarisme, il a refusé la réalisation d’un investissement routier de 110 millions d’euros sur sa commune. Mais contrairement à ce qui s’est passé la veille à la Région ou à proximité de la cérémonie de l’inauguration de la route des Tamarins (1), les transporteurs n’ont pas manifesté au Tampon. Ce jour-là, Joël Mongin, un des organisateurs du coup de force contre la Région, était sagement assis dans la salle où se déroulaient les restitutions des États-généraux en présence de Didier Robert, le responsable de l’annulation d’un chantier de 110 millions d’euros, et du préfet, responsable de l’ordre public qui a laissé quelques transporteurs insulter les élus et bloquer la Région.

Une autre logique que la démocratie

À ce moment-là, la manipulation saute aux yeux. Le blocus de la Région ne peut avoir que des raisons politiques, car il est difficile de croire que Joël Mongin et ses amis ignorent la décision de Didier Robert de jeter aux oubliettes un chantier de 110 millions d’euros. Tout comme ils ne peuvent ignorer que la collectivité est le principal financeur de la route des Tamarins, des travaux routiers dans le Sud et du tram-train.
Là où l’affaire prend une dimension qui sort de l’ordinaire, c’est lorsqu’une vingtaine de camionneurs qui ne représentent qu’eux-mêmes décident de bloquer une institution élue au suffrage universel. Et cette dimension devient exceptionnelle lorsque ces voies de fait ne sont pas sanctionnées par l’autorité publique.
Car, manifestement, les organisateurs du blocus de la Région ne se situent pas dans une logique démocratique. Car dans un régime démocratique, 20 personnes ne peuvent imposer leurs vues à 800.000. Tout porte donc à croire que la logique de Joël Mongin et ses amis est différente de la démocratie, puisqu’ils pensent qu’il suffit de bloquer les routes avec quelques camions pour obtenir ce que le suffrage universel leur a refusé.
Cela démontre qu’il existe à La Réunion des germes de dictature, car certains pensent qu’ils peuvent imposer par la force de leurs camions ce que les urnes ne leur ont pas accordé. De plus, ces apprentis dictateurs bénéficient de l’impunité. Car comme au mois de novembre dernier, à aucun moment, le préfet n’a condamné ce coup de force.

(Fin)

Manuel Marchal

(1) Le 9 juillet dernier, escortés par les gendarmes, les transporteurs ont été stationnés à un endroit où ils étaient visibles dans le champ des caméras qui filmaient les orateurs lors de la cérémonie d’inauguration de la route des Tamarins. Ce procédé "gros doigt" avait-il un autre but que de médiatiser au maximum un mouvement "spontané" de quelques camionneurs ?


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