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« Que ce Congrès soit la victoire de l’émancipation et de la satisfaction des Réunionnais »

Message de Paul Vergès, co-fondateur du Parti Communiste Réunionnais

Témoignages.re / 6 juillet 2013

Prenant la parole après le rapport du Secrétaire général, voici en substance le discours prononcé hier par Paul Vergès à l’ouverture du 8ème Congrès.

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Paul Vergès : « que ce Congrès soit la victoire de l’émancipation et de la satisfaction des Réunionnais, ceux qui souffrent le plus parmi nos pauvres et parmi nos jeunes, car ce sont ceux qui vont construire La Réunion de demain ».

« C’est l’émotion de prendre la parole au début du 8ème Congrès, aboutissement de 54 ans d’histoire du parti, un demi-siècle. Un devoir de continuité de ces 54 ans de luttes.

Ce Congrès est le Congrès du questionnement : où aller et comment aller ? Cela rappelle un vieux proverbe africain : quand tu ne sais pas où aller, rappelle-toi d’où tu viens.

Voir d’où nous venons tous.

Histoire courte : 350 ans du peuple réunionnais.

D’abord l’esclavage pendant près de 2 siècles. Nous sommes un peuple issu d’un crime contre l’humanité. Cela nous dicte notre responsabilité et notre orientation.

La deuxième grande étape, après le 20 décembre 1848. Après le 19 mars 1946, l’intégration dans la République. Depuis 67 ans sous ce régime.

Ces grandes dates nous montrent que nous sommes aujourd’hui à la fin d’une période. Une grande date doit être écrite, elle le sera par vous, votre responsabilité historique...

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Un PCR uni, solidaire…

On nous a caché notre Histoire. Les Réunionnais, est-ce qu’ils savent la situation qu’a connue nos ancêtres ?

La situation d’avant 1946

La situation à la fin du régime colonial, 250.000 habitants. Mortalité infantile : 180 sur 1.000. Durée de la vie : 48 ans. La santé : tuberculose, malaria cause fondamentale de la mort, lèpre...

Logement : 12% avait l’électricité. 10% d’eau potable.

Inscrire cela dans notre mémoire pour juger de la qualité de ceux qui se sont battus pour l’abolition de ce statut colonial. Il y a eu dans les conditions difficiles, des syndicalistes, des planteurs, des intellectuels qui se sont battus pour l’abolition du statut colonial. Ils avaient la hauteur historique de dire : il faut abolir le statut colonial.

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… et debout par tous les temps.

Une date historique, 19 mars 1946, vote unanime du Parlement pour l’abolition du statut colonial et la reconnaissance de la plénitude des Réunionnais dans la citoyenneté française. 19 mars aussi important que 20 décembre. 20 décembre né de révolte des esclaves.

Le 19 mars 1946, ce sont des Réunionnais qui ont traduit la volonté des Réunionnais d’abolir le régime colonial. Le début de la reconnaissance de la responsabilité des Réunionnais.

Trouver le mot d’ordre et inventer les moyens... c’est la naissance du Parti communiste. Avoir en tête cette date pour être digne de notre histoire. Faire connaître pour s’armer idéologiquement.

Ne pas pouvoir engager les batailles à venir sans…

L’application de la loi de 1946 a amené des réformes profondes, amplifiées par la transition démographique. Mortalité infantile aujourd’hui : 6,6 pour mille. Espérance de vie : 77 ans.

De 130 kilomètres de routes bitumées à 3.300 km. De 100 professeurs à 16.660. Ce résultat découle de la loi de 1946 votée par députés communistes.

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Conscients que la période traversée par La Réunion est difficile.

Mais si on voit l’ensemble de la société à La Réunion. Ce qui a changé depuis 1946.

On a connu une période pire que la période coloniale. “Témoignages” saisi 43 fois et son directeur condamné à des mois de prison ferme, déferré devant la Cour de sûreté pour avoir exprimé ses idées. Des Réunionnais exilés sans retour parce qu’ils étaient communistes.

Jamais on a connu autant de fraudes, on a dissout nos municipalités, bourré les urnes. On a voulu imposer une seule religion et on a pourchassé les représentants des autres religions. On disait que les Réunionnais n’ont pas de culture, pas de langue, un vice-recteur qui disait «  il faut fusiller le créole ».

Bataille pour la liberté

Face à cela, qui s’est levé pour défendre la liberté, l’égalité. Beaucoup de militants l’ont payé de leur vie, emprisonnés, toute La Réunion a connu le prix de la bataille pour la liberté. Tous étaient des communistes et ils ont sacrifié leur vie pour la liberté de leur pays, nous ne devons jamais l’oublier.

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Les défis sont nombreux et dès aujourd’hui, il est crucial d’agir.

Si vous pouvez aujourd’hui aller voter tranquillement, c’est parce que ceux qui sont morts... nous ne rendrons jamais assez hommage.

Une leçon de modestie pour les militants et élus actuels, car ils ne font jamais autant de sacrifices que ceux qui sont morts, emprisonnés. Notre liberté, nous l’avons conquise.

Le premier acte de la départementalisation a fait que le gouvernement de l’époque, tripartite, majorité de gauche. Ils ont décidé pour la fonction publique d’État de maintenir le statut colonial : 100% de plus. 53% de plus aujourd’hui. C’était le supplément colonial, les congés en France tous les trois ans. 3 ans à La Réunion comptent 4 ans pour la Métropole pour la retraite. Première mesure du gouvernement, une portée considérable.

Décision valable pour 250.000, l’est aujourd’hui pour 850.000. Gagné en crédits... on a violé le premier principe de la fonction publique : tous les agents doivent avoir le même statut. Dès le départ, on a rendu impossible l’unité de la fonction publique.

C’est le courant principal des transferts financiers. 31% des crédits servent à payer les fonctionnaires d’État. Une influence sur toute l’économie.

Le devoir de faire respecter l’égalité. Le gouvernement paie les 53%, à la fin du mandat présidentiel, tous les fonctionnaires doivent être à plein temps, la différence payée par l’État.

Quand on s’est battu pour le SMIC, les allocations familiales, on s’est battu pour un demi-siècle. Le sentiment de classe a créé la situation actuelle, aggravée par la progression démographique.

Conséquence de cette erreur de base : l’agriculture s’est effondrée. L’industrie s’est écroulée. Ce sont les services qui arrivent à plus de 80%. Le renversement de toutes les structures depuis 1946. Le chômage devient obligatoire, 141.000 chômeurs officiellement, et 165.000 si on prend tous ceux qui sont sans emploi.

Politiquement, les hommes et les femmes sont les pires illettrés, car ils ne se rendent pas compte de ce que représente la création de 141.000 emplois à La Réunion.

La moitié de La Réunion est sous le seuil de pauvreté. On a coupé La Réunion en deux. Dans la presse, on n’en parle pas, on parle de faits divers, de la venue de sportifs.

Le Réunionnais doit se rendre compte que près de 440.000 personnes sont ignorées, pauvres, au chômage, illettrées.

Quand on voit tout cela, on fixe l’objectif devant nous.

Situation plus grave qu’en 1946

Quand les travailleurs et les intellectuels ont demandé l’abolition du statut colonial, c’était une situation, mais aujourd’hui, c’est beaucoup plus grave. Les personnes sous le seuil de pauvreté, c’est le double de la population de 1946.

La situation s’aggrave rapidement... ne tombons pas dans le panneau.

20% des plus riches : 41% des revenus il y a 10 ans, 47% aujourd’hui. 20% les plus pauvres à 7%.

La crise structurelle n’a pas de solution. Dans les 5 ans du mandat présidentiel, on aura 50.000 habitants de plus, 100.000 au bout de 10 ans.

Le bac, 7.700 jeunes reçus au premier tour, 8 à 9.000 cette année. Dans 5 ans, 40.000 à 50.000 bacheliers de plus. Où va-t-on ?

« Si tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas où aller », dit un proverbe, c’est la situation dans laquelle on maintient les Réunionnais. On approche le moment où les contradictions vont s’exacerber. Les plus pauvres, les jeunes, les chômeurs, les intellectuels cherchent une voie. C’est la responsabilité des communistes de leur montrer la voie. L’importance de notre Congrès.

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Convivialité entre les camarades avant d’aborder les enjeux.

On a lutté contre les inégalités, elle a reculé.

Les 54 ans passés du Parti communiste montrent que nous avions raison. Tous les thèmes de notre Congrès de 1959, pour lesquels nous avons été pourchassés, ils reconnaissent aujourd’hui que nous avons raison.

Quand, nous avons obtenu l’égalité, nous avions dit : avec la fin de l’intégration, nous pourrons dater le moment où nous devrons changer tout. Nous y sommes, on ne peut plus continuer comme avant.

Aujourd’hui, après nous avoir insultés, ils reconnaissent que nous avons eu raison. Une ministre dit que pour améliorer l’enseignement, il faut respecter le créole. Le maloya partout alors qu’on nous a combattus pour avoir défendu le maloya des esclaves.

Que faire pour changer ?

Nous sommes le seul parti qui a montré par l’expérience qui défendait la liberté et l’égalité. Il a fallu attendre 50 ans après la loi de départementalisation pour avoir la même chose qu’en France.

Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise

La responsabilité du Congrès, en réfléchissant à tout ce passé, c’est de dire quelle est la stratégie. Nous sommes les seuls à le définir, ce sera l’objet du Congrès qui va s’ouvrir.

Il nous faut connaître le bilan de la départementalisation, c’est la condition de la période qui va s’ouvrir. Il faut apprendre aux Réunionnais leur histoire pour qu’ils en tirent leur leçon.

Ils doivent avoir la modestie et la fierté.

Pas de pays au monde avec une histoire aussi courte et qui a connu autant de tragédie : esclavage, engagisme (ceux qui sont venus de Madagascar, du Mozambique, d’Inde, de Chine, du Yémen) en plus de l’Europe.

Les Réunionnais sont tous des descendants d’immigrés.

Montrer le miracle de La Réunion. Des êtres humains traités comme des meubles pendant deux siècles... comment malgré tout cela nous avons réussi le miracle de nous entendre. Comment, on a réussi à se comprendre, à créer une langue, à se forger une identité, enrichie, car ceux qui ont été déportés ici venaient de grandes civilisations.

C’est cela qui doit entrer dans la conscience de tous. Nous sommes un miracle d’avoir transformé ses crimes en un enrichissement.

La Réunion, le seul pays qui permet de vivre la foi des uns et des autres, un miracle que l’on ne voit nulle part ailleurs.

La leçon que l’on apporte aujourd’hui, on se considère toujours comme des êtres humains égaux qui doivent être respectés, en tant que tels, nou lé pa plus, nou lé pa moin, rèspèct a nou en tant que Réunionnais.

Malgré tout cela, nous avons montré que nous sommes capables de nous enrichir de nos différences, nous allons forger une identité pour renforcer notre unité.

C’est notre projet de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, l’unité réunionnaise dans sa diversité, l’égalité des cultures.

Répondre à ceux qui souffrent

Nous devons nous ouvrir aux îles voisines. Madagascar aura 53 millions d’habitants. La Chine sera la 1ère puissance du monde. Sur 9 milliards d’habitants dans le monde, un tiers seront des Indiens et des Chinois.

Le monde va changer de base. Nous sommes à un siècle exceptionnel dans l’histoire de l’humanité. Jamais nous n’avons pu prévoir comme aujourd’hui, ce que sera le monde de demain. De 2,5 milliards en 1950 à 7 aujourd’hui, et 9 en 2050.

Nous savons qu’il y a les changements climatiques, qui sont en train de changer la planète. Nous savons que si nous n’avons pas pris les moyens pour changer, nous allons au siècle prochain vers un changement aussi important que la fin de l’époque glaciaire.

Nous devons connaître notre histoire, car nous avons un rendez-vous avec cette histoire.

Comme Vergès et Lépervanche, le même rendez-vous, plus important.

Celui de fonder l’avenir de La Réunion sur des valeurs fondées par le PCR en 1959.

Ce qui est votre chance, vous arrivez à cette étape, c’est vous qui allez construire La Réunion nouvelle, définie par l’égalité de tous, et l’approfondissement de notre spécificité.

Nous regardons ceux qui vont porter La Réunion nouvelle de tous nos rêves.

Que nous n’oublions jamais ce que cela nous a coûté, car si vous oubliez cela, vous êtes indignes d’être communistes.

Rien ne pèse plus lourd que la conscience du peuple. Seuls des politiciens de bas étage manipulent leurs électeurs. Nous devons donner l’exemple d’élus responsables, modestes, constamment à l’écoute du peuple pour répondre à sa volonté et à ses intérêts en priorité.

Je me permets de conclure en souhaitant que ce Congrès soit la victoire de l’émancipation et de la satisfaction des Réunionnais, ceux qui souffrent le plus parmi nos pauvres et parmi nos jeunes, car ce sont ceux qui vont construire La Réunion de demain.


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