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Qui a dit : « ce n’est pas la rue qui gouverne » ?

En Egypte, des manifestations imposent un changement de régime

Manuel Marchal / 15 février 2011

Depuis plusieurs années en France, les gouvernements UMP ont fait passer en force des mesures de régression sociale au prétexte que « ce n’est pas la rue qui gouverne ». Cela a notamment été le cas quand à plusieurs reprises trois millions de personnes ont manifesté contre la réforme des retraites. Quelques mois plus tard, moins d’un million de manifestants dans un pays bien plus peuplé que la France oblige le gouvernement à partir. Qui a dit que « ce n’est pas la rue qui gouverne » ?

En 2003, le gouvernement était confronté à d’importants mouvements sociaux. Tout avait commencé à La Réunion, lors de la venue du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin dans le cadre des Assises des libertés locales. À l’appel du Collectif emplois en danger, des milliers de Réunionnais manifestaient pour faire respecter le droit au travail des emplois-jeunes qui étaient en train d’être licenciés.
Quelques semaines plus tard, Jean-Pierre Raffarin faisait une déclaration explosive lors de la clôture de ces Assises à Rouen : les TOS allaient être les premiers personnels de l’État à voir leur gestion transférée vers les Régions et Départements.
Ce que Jean-Paul Virapoullé qualifiait de « ladi lafé syndical » allait déclencher une protestation générale, qui évoluait à La Réunion vers un vaste mouvement pour la défense du service public de l’Éducation. À Saint-André, Saint-Pierre, Saint-Denis ou Saint-Paul, les cortèges rassemblent des dizaines de milliers de personnes.
Quelques mois plus tard, après le scandale de la canicule, le gouvernement UMP met en route une réforme des retraites. Là aussi, c’est la mobilisation générale contre un recul social. Le Premier ministre dit alors une phrase qui restera dans l’Histoire : « la rue doit s’exprimer mais ce n’est pas la rue qui gouverne ».

Une position constante de l’UMP

Quatre ans plus tard, un autre gouvernement UMP accentue la politique de Raffarin. Nicolas Sarkozy décide de revenir sur une promesse de campagne, et remet en cause la retraite à 60 ans. Le gouvernement Fillon met en œuvre le projet. Dès les premiers travaux parlementaires, le mouvement social se déclenche. Il va en s’intensifiant. Les manifestants ne se comptent plus en centaines de milliers, mais en millions. À plusieurs reprises, les cortèges sur tout le territoire de la République rassemblent environ trois millions de personnes. À chaque sondage, l’opinion montre un mécontentement croissant. Outre-mer, 75% des personnes interrogées sont contre le projet de réforme du gouvernement.
Devant ce mouvement de révolte contre la politique de casse sociale du gouvernement, l’UMP persiste. Le 7 septembre, Dominique Paillé, porte-parole de l’UMP et secrétaire national chargé des relations avec les organisations syndicales déclare que « ce n’est pas la rue qui gouverne ».
Deux semaines plus tard, le chef du gouvernement enfonce le clou lors des Journée parlementaires UMP. François Fillon reprend quasiment les mots de son prédécesseur Jean-Pierre Raffarin : « il faut répondre calmement à la rue (...) mais gouverner la France c’est aussi parfois savoir dire non ».

Hommage à celui qui a écouté la rue

Trois mois plus tard, c’est le début de la révolution en Egypte. L’Egypte est un pays de 80 millions d’habitants, soit 30% de plus qu’en France. Ce ne sont pas trois millions mais tout au plus un million de personnes qui ont manifesté, soit une proportion moindre qu’en France lors de la réforme des retraites.
Mais à la différence du gouvernement français, les dirigeants égyptiens tiennent compte de la protestation, et ils donnent satisfaction aux revendications.
En France, le gouvernement constate qu’Hosni Moubarak a courageusement tenu compte « plusieurs semaines durant lesquelles le peuple égyptien a exprimé avec force et dignité sa volonté de changement ». C’est un changement de ton considérable. Quand trois millions de personnes étaient dans la rue, le gouvernement décide de ne pas bouger d’un pouce et fait passer en force son projet en utilisant les parlementaires UMP.
En Egypte, le nombre de manifestants est trois fois moins important, mais cela suffit à faire tomber un gouvernement. Ceux qui ont dit que « la rue ne gouverne pas » décident maintenant de rendre hommage à un dirigeant qui a préféré écouter la volonté de changement venue de la rue.

Manuel Marchal


Une gouvernance à géométrie variable

Pour l’UMP, la rue gouverne en Egypte mais pas en France


- 2003 : Jean-Pierre Raffarin, au sujet du mouvement social
« La rue doit s’exprimer mais ce n’est pas la rue qui gouverne ».

- Septembre 2010 : le porte-parole de l’UMP, au moment où 3 millions de personnes manifestent
« Ce n’est pas la rue qui gouverne ».

- Février 2011 : Nicolas Sarkozy, au sujet de l’Egypte
« Après plusieurs semaines durant lesquelles le peuple égyptien a exprimé avec force et dignité sa volonté de changement, le Président Moubarak a décidé de mettre fin à ses fonctions de président de la République arabe d’Égypte. La France rend hommage à cette décision courageuse et nécessaire ».


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