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Retour sur un (faux) débat

Témoignages.re / 19 avril 2011

Sommes-nous des « assistés » ? La polémique fait rage, depuis la révélation des propos qu’aurait tenus Nicolas Sarkozy à l’égard des Réunionnais face à un dirigeant étranger. Un faux débat, qui passe sous silence la réalité d’une société désaxée par six décennies d’application d’un modèle inadapté à sa réalité.

« Assistés ». D’usage habituel, le terme a une évidente dimension péjorative, et renvoie à l’image d’un peuple sous dépendance volontaire, vivant grâce à une charité que certains commentateurs hexagonaux décrivent de longue date dans le vocable du « luxe » ou du « privilège ». Combien de fois avons-nous lu et entendu que notre île et les autres Régions et collectivités d’outre-mer étaient les « danseuses » de la République, les « confettis » coûteux et inutiles d’un Empire déchu… Une vision dévaluatrice qu’adoptent d’ailleurs souvent certains Réunionnais eux-mêmes, qui n’hésitent pas à brocarder leur propre peuple lorsqu’il s’agit de se faire bien voir à Paris. La plus parfaite expression de cette posture fut fournie en son temps par le député UDF Jean-Paul Virapoullé, qui, dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, brandît en 1988 une bouteille « pile plate » de rhum, symbole selon lui, du vice dans lequel se jetteraient les assistés que nous serions si on leur accordait l’égalité des droits sociaux.

Les parasites ne sont pas ceux que l’on croit

Rien de plus difficile à cerner, pourtant, que le contenu du terme d’« assistanat ». Rappelons que, s’il est aujourd’hui utilisé pour stigmatiser la manière dont s’organisent et vivent les Réunionnais en général, ce concept a autrefois recouvert une dimension plus progressiste : l’assistanat était alors dénoncé comme le viatique minimal concédé par l’ancienne métropole coloniale aux Réunionnais, privés de leurs droits sociaux et des moyens de construire eux-mêmes leur destin et leur futur.
Une réalité qui n’a pas fondamentalement changé aujourd’hui : les monopoles, le poids de l’État central favorable à ces derniers, l’importation systématique de politiques publiques inadaptées « plaquées » stérilement sur la réalité de notre pays pèsent toujours d’un poids étouffant sur l’économie et la société réunionnaises. Ce que dissimulent les bobards présidentiels, les « danseuses » et autres « confettis », c’est le parasitisme subi par les Réunionnais de la part de grandes compagnies du pétrole, du transport aérien et de la distribution des biens de consommation, qui imposent des factures exorbitantes à des consommateurs qui n’ont pas le choix. Nous l’avons écrit à de multiples reprises dans ces colonnes, et nous l’écrirons autant qu’il le faudra : c’est la Haute autorité de la Concurrence elle-même qui, en une formule cinglante, a résumé l’entente entre l’État et les pétroliers : ceux-ci, ont écrit les « Sages », « proposent un prix au Préfet, qui s’exécute ». Le résultat en est que les vendeurs d’hydrocarbures engrangent des marges trois fois plus élevées aux dépens des « assistés » que nous sommes que celles qu’elles réalisent dans l’Hexagone.

Un système de contradictions…

Dans son acception contemporaine, le terme vise pêle-mêle les fonctionnaires bénéficiaires de la surrémunération, les planteurs dont le prix de la canne est « aidé » par l’Europe, les Réunionnais bénéficiaires des minima sociaux, ceux qui occupent des logements sociaux, etc. Le label « assisté » se trouve donc au confluent de la critique des « privilèges », thème omniprésent de la propagande hostile aux mouvements sociaux et aux syndicats dans l’Hexagone, et du paternalisme colonial, qui présente comme charité l’application outre-mer de la solidarité nationale.
Derrière ce débat qui n’en est pas un, se cache la réalité d’un système fait de contradictions économiques et sociales accumulées au cours des presque sept décennies qui nous séparent de l’abolition du statut colonial issue de la loi du 19 Mars 1946. S’agit-il de la surrémunération ? Son extension n’est pas un acte de charité envers les fonctionnaires créoles, mais une conquête du grand mouvement de grève de 1953. La disparité abyssale qui existe entre les traitements indexés et les autres revenus découle non seulement du caractère inachevé de cette mobilisation, mais aussi et surtout de l’incurie des différents gouvernements qui se sont succédé depuis lors, qui portent la responsabilité d’avoir systématiquement ignoré les solutions élaborées par les Réunionnais.
Ainsi, le PCR a proposé à de multiples reprises la mise en place d’un fonds spécial d’épargne défiscalisée, où serait versé le complément de vie chère, qui pourrait être ainsi utilisé pour financer des grands projets de développement. Un partenariat gagnant-gagnant, qui aurait permis aux fonctionnaires de récupérer leur mise avec intérêts, à La Réunion de se développer sans creuser les inégalités, et aurait facilité l’insertion des agents publics qui, s’ils sont considérés comme des « assistés » en Métropole, font souvent l’objet d’attaques populistes pour leurs prétendus « privilèges » dans notre île. Cette stigmatisation frappe bien plus encore les Réunionnais réduits aux minima sociaux, quotidiennement accusés de parasitisme par les racistes sociaux d’ici et les racistes tout court de là-bas.

Qui sont les responsables ?

Là encore, le faux débat fait écran aux questions de fond, qui une fois encore pointent la responsabilité de l’État et de ceux qui le gouvernent. Responsabilité historique d’abord : jusqu’aux années 1990, les choix opérés par les administrations centrales successives s’étaient tous inscrits contre l’égalité des prestations sociales entre La Réunion et l’Hexagone, pourtant promises pour le 1er janvier 1947 ! Ce n’est qu’au terme de près d’un demi-siècle de luttes que ces Réunionnais que l’on qualifie d’« assistés » ont pu conquérir la simple égalité sociale. Les pouvoirs publics ont, de plus, la maîtrise des politiques de l’emploi. Or, loin de favoriser les différentes initiatives réunionnaises destinées à créer du travail à La Réunion, ceux-ci ont préféré, dans le meilleur des cas, appliquer ici des solutions déjà peu fructueuses dans l’Hexagone, telles que le recours massif aux contrats aidés… et dans l’hypothèse du pire, réalisée par l’UMP depuis un an, détruire la politique de grands travaux destinés à relancer notre économie par des grands chantiers d’intérêts collectifs tels que la construction du Tram-Train. Questions relatives à la canne, pénurie de logements sociaux… on pourrait parler et la liste est longue, de ces tares que l’on nous attribue, dont la source se trouve encore et toujours dans la volonté délibérée de décider pour La Réunion sans les Réunionnais.
Parler « d’assistanat », c’est donc en vérité se refuser et refuser à l’opinion publique l’analyse des tares d’une société désaxée par son évolution historique et celle du contexte économique, culturel et humain qui caractérise les 60 dernières années. Il faudra tout de même un jour se demander à qui profite la somme effrayante de mauvaises polémiques, de débats biaisés et de querelles absurdes qui font l’ordinaire de l’espace public à La Réunion.

Geoffroy Géraud Legros



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  • D’accord avec cette analyse. Certes faux débat ou plutôt débat qui masque ce dont il est question. "Assistanat" : il faudrait voir comment le mot a évolué. Il y eu un temps où une critique de gauche dénonçait l’assistanat, c’est-à-dire la dépendance dans laquelle La Réunion était mise. Aujourd’hui, c’est vu comme une insulte. Qu’est ce qui a changé ? Il y a de manière très claire un déficit de responsabilisation et de responsabilité : quel avenir voulons-nous ? Le débat public est faible, souvent la question-trottoir passe pour le débat. Mais que savons-nous des rêves des Réunionnais, de ce qu’ils désirent, à quoi ils aspirent ? Quel est le vocabulaire de la gauche ? Exemple : Quand on entent Coapel entonner le discours "La Réunion, modèle de vivre ensemble, tous républicains mais en même temps il faut tenir compte des religions présentes..." qu’est ce qui distingue ce discours du discours sur la batarsité ? On voit bien qu’il y a un saut à faire pour renouveler discours critique.

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