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Un ultralibéralisme « de gauche »

La Grèce aux mains du FMI :

Geoffroy Géraud-Legros / 6 mai 2010

La Grèce subira bientôt les rigueurs du programme dit « de stabilisation » dicté par le FMI en échange de l’aide apportée à une économie menacée d’effondrement final après près de trois décennies de politique ultralibérale.
Les mesures imposent des coupes sombres dans les budgets publics, un écrasement des investissements publics, un allongement du temps de travail, une baisse des salaires et la suppression des conquêtes majeures des personnels de la fonction publique, une hausse vertigineuse des impôts et des taxes...

La Grèce va donc faire l’expérience de ce que l’économiste Naomi Klein a nommé le « capitalisme du désastre ». Une stratégie du choc définie comme « ce type d’opération qui consiste à diriger systématiquement des raids contre la sphère publique au lendemain de catastrophes, considérées comme des occasions d’engranger des profits ».  Les développements de l’actualité font craindre qu’en Europe, des Gouvernements ne mettent la crise grecque à profit pour mettre en œuvre ou accélérer les politiques de casse sociale.


Chocs sans thérapie

L’adoption de plans de rigueur drastiques par le chantage à l’effondrement aurait des conséquences dramatiques sur les économies : comme l’indique une enquête réalisée par “l’Expansion”, l’application à la France d’un programme équivalent à celui que le FMI va infliger à la Grèce pour obtenir une baisse de 6 points du déficit aurait pour conséquence de « doubler l’impôt sur le revenu, baisser le salaire des fonctionnaires de 20%, ce qui aboutirait à une économie d’environ 40 milliards d’euros, augmenter la TVA de deux points, de quoi accroître les recettes de 15 milliards d’euros ». Les effets de cette prétendue "thérapie" de choc ne sont pas inconnus : tous les précédents économiques montrent que la population, et particulièrement les classes populaires seraient les victimes de telles « réformes », et que celles-ci ne bénéficieraient qu’aux intérêts de ceux qui ont déjà tiré avantage de plus de trois décennies de pillage ultralibéral.

L’écrasement des économies

En effet, plus de trente ans de pratique permettent de juger les effets de ces programmes qui combinent invariablement casse sociale, rigueur et toute-puissance des marchés.
En 1973, après le coup d’Etat pro-américain qui instaure le régime fascisant d’Augusto Pinochet, le Chili devient la terre privilégiée d’expérimentation des politiques ultralibérales. C’est le temps des “Chicago boys”, universitaires mercenarisés exportateurs d’un modèle économique forgé par et pour les intérêts des multinationales américaines. Les coups contre les classes populaires par les politiques économiques s’ajoutent à la répression des militants politiques et des mouvements populaires. A partir des années 1980, de nombreuses économies font les frais des règles d’airain imposées par le Fonds monétaire international. En Yougoslavie, leur application a des effets dévastateurs : la détresse sociale créée par l’application du "programme de stabilisation à long terme" au cours des années 1980 a joué un rôle déterminant dans l’explosion du pays. Au début des années 2000, l’écroulement de l’Argentine, où une large partie de la classe moyenne a basculé durablement dans la pauvreté, a achevé de montrer les effets des politiques ultralibérales sur les sociétés qui les subissent.

Des « socialistes », auxiliaires de l’ultralibéralisme…

En Europe “occidentale”, les pays du Sud — l’Espagne, le Portugal et la Grèce — ont constitué un terrain privilégié de l’expérimentation ultralibérale, après la chute des régimes fascistes, au milieu des années 1970.
Contrairement aux plans de destruction sociale infligés à l’Amérique Latine au cours des années 1970 ou aux « révolutions conservatrices » menées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les programmes inspirés des doctrines ultralibérales ont bénéficié en Grèce et dans la péninsule ibérique de l’appui décisif des pouvoirs social-démocrates. Ainsi, en Espagne et au Portugal, les gouvernements socialistes de Felipe Gonzales et de Mario Soares se sont engagés dès les années 1980 dans une politique de dérèglementation.

… en Grèce et à la tête du FMI

En Grèce, le gouvernement dirigé par Andréas Papandréou arrivait au pouvoir en 1981, soit sept années après la chute du régime d’extrême-droite des Colonels. Pour la première fois en plus d’un demi-siècle, un parti socialiste, le PASOK, prenait en main les destinées du peuple grec. Il était alors porté par le double mot d’ordre de réforme sociale et d’indépendance nationale, dans un pays militarisé devenu un véritable porte-avions de l’OTAN. Des espérances bien vite escamotées : les bases américaines sont restées, et après quelques mesures à contenu social, le pouvoir s’est engagé dans une série de dérégulations et de privatisations, sorties elles aussi des livres de recettes ultralibérales. C’est donc avec une naïveté toute feinte que le gouvernement hellénique dirigé par Georges Papandréou impute toute la responsabilité de la crise actuelle à la Droite grecque. Certes, celle-ci a amplifié les mesures anti-sociales : néanmoins, c’est bien le PASOK “socialiste” qui a mené la plupart des gouvernements de la Grèce depuis les années 1980. Et c’est un autre socialiste — français celui-ci — qui est aujourd’hui à la tête du FMI, dont le rouleau compresseur menace aujourd’hui les travailleurs de la péninsule hellénique… et pourrait, demain, écraser d’autres pays d’Europe.

Geoffroy Géraud-Legros


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