Canne à sucre

22 ans de profonds changements pour la filière canne

Achèvement du percement de la dernière galerie du Basculement des eaux

Manuel Marchal / 27 mai 2011

22 ans après le premier coup de pioche, la dernière galerie du chantier du Basculement des eaux est inaugurée aujourd’hui. Cet événement a plusieurs significations. En premier lieu, rappelons que la finalité du chantier du Basculement des eaux, c’est le développement de la filière canne. Mais cette filière aujourd’hui est très différente de celle de 1989, et les perspectives d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier.

C’est au cœur du Cirque de Salazie qu’a lieu aujourd’hui un événement important. C’est l’achèvement de la galerie Salazie amont. 22 ans après le premier coup de pioche, la liaison entre l’Est et l’Ouest est donc accomplie.
Dès à présent, plusieurs enseignements peuvent être tirés. Le premier, c’est un contexte totalement différent.
À l’époque du lancement du chantier, l’objectif clairement affiché était d’augmenter la production cannière en visant les 300.000 tonnes de sucre du quota attribué alors par l’Union européenne. En 1989, La Réunion comptait plus de 10.000 livreurs de cannes.
Au cours de ces 22 dernières années, la filière a beaucoup changé sauf sur un point : l’usinier achète toujours la canne au planteur sur la base d’un prix de 39,09 euros la tonne pour une richesse de 13,8. Tout le reste a été bouleversé.

Un chantier débuté avant la création de l’OMC

Le nombre total de livreurs de cannes a été divisé par trois pour tomber à environ 3.000. Cette diminution est à rapprocher du nombre d’exploitations agricoles qui pourraient être intéressées par l’eau du basculement. Selon le "JIR" d’hier, les prévisions initiales tablaient sur 3.000, mais au final, le potentiel ne serait que de 1.500.
Entre le début des travaux et la fin du creusement de la dernière galerie, les règles qui fixent le prix de la canne ont également changé. Car lorsque les travaux ont commencé, l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) n’existait pas. Or, c’est précisément auprès de l’OMC que plusieurs pays ont porté plainte pour demander à l’Europe de remettre en cause son régime sucrier. Les plaignants ont obtenu gain de cause, et l’Union européenne a été mise en demeure de réformer son organisation de marché du sucre.
Rappelons que le sucre issu de la canne des planteurs est vendu en totalité sur le marché de l’Union européenne à un prix garanti dans la limite d’un quota qui n’a jamais été atteint.
La première conséquence de cette mesure, c’est une baisse du prix du sucre de 36% commencée en 2006. Le revenu des planteurs a été maintenu parce que l’Europe a autorisé le versement d’une aide compensatrice.
La seconde conséquence a été la fin du Protocole Sucre qui permettait notamment à Maurice d’exporter un quota de sucre en Europe à un prix garanti. Depuis la campagne 2009, les producteurs mauriciens sont donc confrontés au cours mondial. Pour avoir une meilleure visibilité, ils ont réussi à négocier un contrat de plusieurs années avec Südzucker pour livrer du sucre blanc. Depuis lors, c’est la fin programmée de la production de sucre roux à Maurice.
La troisième conséquence sera connue à La Réunion d’ici 2015. Car c’est à cette date que s’appliquera le nouveau règlement sucrier européen. Dans les conditions actuelles, le revenu provient en grande partie de subvention, puisque l’usinier continue d’acheter la canne au même prix qu’il y a 20 ans. La conséquence, c’est que ce sont les pouvoirs publics qui sont obligés de compenser pour maintenir le pouvoir d’achat du planteur. Le prochain règlement sucrier dira si l’Union européenne autorise le maintien de ces aides.

Plus d’usinier réunionnais

À ces facteurs externes s’ajoute un changement considérable à l’intérieur de la filière : il n’y a plus d’usinier réunionnais. Ce sont désormais des planteurs de betteraves de la coopérative Téréos qui détiennent le Groupe Quartier français, et ils sont donc les propriétaires des deux dernières usines sucrières.
La Direction des usines a été confiée à une filiale, Téréos Internacional, qui doit être introduite à la Bourse de Paris d’ici la fin de l’année.
Cela signifie qu’au moment où le chantier du Basculement des eaux touche à sa fin et va pouvoir irriguer au total plus de 7.000 hectares, la filière traverse une période d’incertitude.
Ce décalage entre l’objectif de départ et la situation de la filière au moment de la mise en service de l’infrastructure s’explique également par les 10 ans de retard pris par ce chantier.
Entre le premier coup de pioche et la sortie du tunnel du dernier engin de chantier, le monde a changé de base, tout comme la filière canne.

Manuel Marchal


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