Canne à sucre

Comment le sucre réunionnais résistera-t-il à la concurrence mondiale ?

À 11 mois de la suppression du quota et du prix garanti, nouveau pavé dans la mare

Manuel Marchal / 25 novembre 2016

L’IEDOM vient de publier une étude sur la filière canne-sucre à la veille de la suppression du quota sucrier qui lui permet d’avoir une garantie d’écoulement. Les perspectives sont alarmantes. La concurrence européenne, pour le sucre blanc, et des pays en développement, pour les sucres spéciaux, sont des défis considérables alors que les gains de productivité sont déjà poussés au maximum à La Réunion.

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La suppression des quotas sucriers l’année prochaine concerne 18.000 emplois.

À la lecture d’une telle étude, les planteurs peuvent s’interroger si cela vaut la peine de continuer à cultiver la canne à sucre. En effet, l’IEDOM dresse un tableau pessimiste sur la capacité de la filière canne-sucre à affronter la concurrence mondiale l’année prochaine. En effet, la campagne sucrière 2016 est la dernière à se dérouler sous le régime des quotas. Cela signifie que si l’industriel n’arrive pas à vendre tout son sucre, l’Union européenne intervient pour acheter l’invendu à un prix supérieur au cours mondial. L’année prochaine, l’abolition des quotas verra la fin de cette garantie d’écoulement. En 2014, lors d’une audition devant la Délégation des Outre-mer à l’Assemblée nationale, le président de Téréos Océan Indien avait dit clairement que si les industriels n’étaient pas sûr de vendre du sucre, alors ils n’achèteraient pas les cannes des planteurs.

L’IEDOM rappelle que la filière canne-sucre s’est déjà profondément restructurée à La Réunion. En 1946, 12 usines fonctionnaient. Il n’en existe plus que 2. La superficie cultivée en canne à sucre a également diminué. Malgré tout, ce secteur économique donne du travail à 18.000 Réunionnais.

40 % de différence

L’IEDOM suggère donc que les gains de productivité ne peuvent être que marginaux, de plus la filière est dépendante des aides publiques. La concurrence est de deux ordres. La moitié de la production réunionnaise est vendue en vrac pour être raffinée en sucre blanc dans des usines européennes. L’étude indique que « le sucre européen est produit à partir de betteraves qui possèdent de meilleurs rendements (un hectare de betteraves en France métropolitaine permet de produire 13,7 tonnes de sucre en 2015 contre 8,3 tonnes avec un hectare de cannes à La Réunion) ». En conséquence, le prix de revient d’une tonne de sucre de betteraves est 40 % inférieur à celui d’une tonne de sucre de canne. Pour compenser cette différence, le gouvernement s’est engagé à demander à l’Union européenne une aide supplémentaire de 38 millions d’euros par an pour tout l’outre-mer. 28 millions sont inscrits dans le budget 2017 de l’État uniquement pour La Réunion. Mais les industriels estiment que les 38 millions sont insuffisants, et demandent une compensation de 41,5 millions d’euros.

L’IEDOM note qu’un moyen de faire baisser le prix de revient est l’installation d’une usine de raffinage en sucre blanc dans notre île. C’est d’ailleurs la stratégie choisie par nos voisins mauriciens quand ils ont dû faire face à la suppression de leur quota. Mais il faut noter qu’à Maurice, la raffinerie fonctionnait quand il a fallu affronter la concurrence mondiale. De plus, Tereos chiffre un tel investissement à 60 millions d’euros, et estime qu’il ne peut se réaliser sans aides publiques. La concurrence européenne affaiblira donc considérablement les possibilités de débouchés pour le sucre réunionnais transformé en sucre blanc.

Peu de marge dans les sucres spéciaux

L’autre moitié de la production réunionnaise est vendue sous forme de sucres spéciaux. Cette fois-ci, la concurrence vient de pays producteurs de canne à sucre capables d’exporter vers l’Europe à des prix défiant toute concurrence.

L’Union européenne a déjà signé des accords commerciaux avec des producteurs de sucres spéciaux de canne. Et la perspective, ce sont des discussions avec des géants comme le Brésil. Or, rappelle l’IEDOM, « les marges de progression resteront limitées, du fait de la maturité du marché européen. Le marché global des sucres spéciaux en Europe est un marché de niche (240.000 tonnes contre 17 millions de tonnes pour le sucre blanc), à plus forte valeur ajoutée et peu concurrentiel, sachant que La Réunion et la Guadeloupe en couvrent déjà la moitié ». Cela rend donc impossible la solution de transformer toute la canne récoltée en sucre spéciaux. La seule issue pour la moitié de la production sucrière réunionnaise, c’est l’exclusion des sucres spéciaux des accords commerciaux signés par l’Union européenne. Il n’est pas sûr que de grands producteurs de sucre acceptent une telle condition, car elle est contraire à leurs intérêts. Le marché européen est en effet un des plus solvables du monde.

Les limites du cadre actuel

L’étude de l’IEDOM confirme que cette marché vers la fin des quotas a été enclenchée depuis plus de 10 ans. Pendant toute cette période, le Parti communiste réunionnais n’eut de cesse d’alerter et de demander aux personnes concernées de s’organiser pour faire face à cette échéance. Il dut subir les mêmes quolibets que Paul Vergès il y a 20 ans, quand ce dernier avait a expliqué pourquoi la lutte contre les effets du changement climatique devait être une priorité. Depuis, la réalité s’est imposée et Paul Vergès était finalement qualifié de visionnaire.

Pour la canne à sucre, la réalité s’impose également.
Avec les règles de l’Union européenne, comment croire qu’un secteur économique puisse être maintenu à bout de bras éternellement par des aides publiques. Le cadre actuel de La Réunion ne lui permet pas de déroger à cette suppression des quotas. Les mesures spécifiques qui ont été mises en œuvre depuis 2006 n’ont pas changé le problème de fond. Sauf à changer de cadre, le sucre réunionnais devra donc affronter la concurrence mondiale, y compris à La Réunion.

La canne, ce n’est pas que du sucre et d’autres valorisations sont possibles. C’est pourquoi le PCR plaide pour rechercher des pistes dans ce sens. Cette culture représente aussi plus de 20.000 hectares.

18.000 emplois sont en jeu comme l’a souligné Gélita Hoarau, mardi au Sénat. La fin de ce secteur à cause d’une crise touchant un seul de ses produits sera une catastrophe bien plus grave que toutes les autres crises déjà connues à La Réunion.

N’oublions pas que si des Réunionnais ont dû cultiver de la canne à sucre, c’est pour répondre aux besoins en sucre d’une métropole. La responsabilité de la France est engagée dans cette affaire.

C’est pourquoi il ne reste plus de temps à perdre pour obtenir les garanties nécessaires au maintien de la filière canne-sucre, le temps de pouvoir mettre en œuvre une solution qui préservera les intérêts de toutes les personnes concernées.

M.M.


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