Canne à sucre

Coût de fabrication du sucre de La Réunion : 240 euros par tonne de plus que le sucre de betterave

Echéance 2017 : audition du président du Syndicat du sucre de La Réunion à l’Assemblée nationale —3—

Témoignages.re / 16 juillet 2014

Le 6 mai dernier devant les députés de la délégation des Outre-mer, Philippe Labro, le président du Syndicat du sucre de La Réunion a expliqué quel est le coût de production d’une tonne de sucre roux de La Réunion, y compris le raffinage en sucre blanc. Malgré toutes les subventions perçues par la filière, le coût de fabrication du sucre de La Réunion est 240 euros par tonne de plus que le sucre de betterave. D’où vient cette différence, et quels sont ses effets avec la fin du quota et du prix garanti en 2017 ? Voici le compte-rendu des explications données par le président du Syndicat du sucre de La Réunion aux députés, avec des intertitres de "Témoignages".

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Livraison de cannes à la sucrerie de Bois-Rouge. Malgré la concentration des usines et la modernisation, il faut deux fois plus de cannes que de betteraves pour obtenir une tonne de sucre.

J’en reviens à la question des quotas, qui n’est que l’un des aspects de la politique globale ultralibérale de l’Europe. Dans le domaine du sucre blanc, la compétition repose sur le seul coût du produit. Sont éliminés les producteurs qui proposent les prix les plus élevés. C’était le cas, en 2005, pour les 45% des entreprises qui produisaient du sucre de betterave et qui ont fermé.
La périphérie de l’Europe a cessé, petit à petit, de produire du sucre et la production s’est concentrée au cœur de l’Europe dans les pays les plus performants : Allemagne, Autriche, Pays-Bas, France, Pologne.

Perte des marchés de l’Allemagne et de la France

Quel impact aura pour nous la fin des quotas ? Nous vendons nos sucres, y compris ceux qui doivent être raffinés, dans les différents pays d’Europe. Il est fort probable que nous perdrons les marchés de l’Allemagne et de la France, puisque les sucreries de betterave pourront produire sans limite. Il nous faudra, si nous parvenons à être compétitifs, réorienter nos exportations vers les pays du pourtour de l’Europe dans lesquels la consommation de sucre est plus importante que la production : sud de l’Italie, Espagne, Portugal, Roumanie, Bulgarie, Grèce. Mais les opérateurs d’Athènes s’intéresseront au prix du sucre de betterave d’Allemagne qui, arrivant par la route, sera moins cher que le sucre fabriqué en Guadeloupe ou à La Réunion, sucre qui sera acheminé par bateau et qui devra encore être raffiné. Et les opérateurs d’Italie et d’Espagne feront de même pour le sucre français.
Pour ce qui concerne les coûts, aujourd’hui, la production de sucre d’outre-mer subit, à la sortie d’usine, un surcoût de production, par rapport aux producteurs de sucre de betterave, de 385 euros par tonne de sucre brut, duquel il convient de déduire les aides mises en place par l’Union européenne et la France en 2005, aides qui s’élèvent à 250 euros par tonne, ce qui porte le handicap à 135 euros.

Pour une tonne de sucre : 5,6 tonnes de betterave mais 9,1 tonnes de canne

La plus grosse part du coût de revient d’un kilo de sucre est le coût de la matière première, qu’il s’agisse de la canne ou de la betterave, auquel il faut ajouter le coût du transport. Or, compte tenu de la teneur des plantes en saccharose, il faut, pour faire une tonne de sucre, 5,6 tonnes de betterave mais 9,1 tonnes de canne.
En 2005, la France et l’Union européenne ont fait le constat suivant : l’effort de restructuration imposé aux sucreries de betterave ne peut être demandé à la filière « sucre » des départements d’outre-mer, dans la mesure où le secteur a déjà spontanément engagé ces réformes et concentré ses outils industriels. À La Réunion, il existait, à l’époque, 180 sucreries. Il n’en reste, aujourd’hui, que deux, situées aux deux extrémités de l’île, et les coûts de transport ne permettent pas d’amener les cannes d’un bassin à l’autre.
Contrairement à l’Europe, condamnée par le GATT à réduire sa production, les départements d’outre-mer ne produisaient pas les quotas attendus. Il leur a donc été demandé de produire plus. Les pouvoirs publics ont fini par comprendre que le système économique mis en place outre-mer, fondé sur des exploitations familiales, était créateur d’emplois et qu’il n’était pas concevable de demander aux planteurs de vendre la canne moins cher – et donc de réduire leurs revenus – comme ont pu le faire les betteraviers grâce à des aides européennes découplées. Aujourd’hui, pour produire une tonne de sucre, ceux-ci achètent 5,6 tonnes de betteraves à 26 euros alors que nous achetons 9,1 tonnes de canne à 42 euros, conformément à l’engagement que nous avons pris de maintenir le prix de la canne.

Sucre roux, un marché de seulement 240.000 tonnes

Par ailleurs, une autre cause – et non des moindres – du différentiel en matière de coûts de production vient de l’importance des quantités de sucre produites dans les sucreries européennes, d’autant que leurs investissements sont dimensionnés pour traiter 5 tonnes de betterave là où nous avons à traiter 9 tonnes de canne.
Il convient d’ajouter que le surcoût de 135 euros s’applique à du sucre blond qui doit être raffiné. Il faut pour cela le transporter en Europe – mais le coût du transport est correctement compensé par les aides communautaires et nationales – et le transformer. Le coût de la transformation peut être évalué à 65 euros par tonne.
Enfin, lorsque la suppression des quotas entrera en vigueur, nos collègues betteraviers feront exactement ce qu’ils ont fait en 2005, à savoir fermer des sucreries et augmenter l’amplitude de la campagne sucrière. En 2005, la campagne sucrière à La Réunion durait 120 jours, ce que nous considérions, à l’époque, comme un avantage, en comparaison de la campagne des betteraviers qui dure 90 jours. Aujourd’hui, la campagne sucrière moyenne en Europe dure 133 jours.

Les betteraviers seront ainsi en mesure d’augmenter leur production tout en abaissant leurs coûts de revient de près de 40 euros.

Au total, en ajoutant les 135 euros de surcoût, les 65 euros du raffinage et le gain de 40 euros, nous parvenons à un handicap de compétitivité, après déduction des aides, de 240 euros par tonne.

Cette difficulté ne pourra pas être surmontée. On me suggère souvent de produire plus de sucre, mais le marché européen correspond à 240.000 tonnes de sucre roux, dont 45% sont produits par les départements d’outre-mer. Notre principal concurrent est l’île Maurice et bientôt, sans doute, le Malawi et le Swaziland, qui ne pouvaient pas entrer sur le marché avant 2009, mais qui ont désormais la possibilité de le faire grâce aux accords PMA et ACP.

 (à suivre) 


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