Canne à sucre

Des contingents à la mondialisation

Filière canne-sucre

Manuel Marchal / 23 juillet 2013

De quelques dizaines de milliers de tonnes avant la guerre, la production sucrière réunionnaise se stabilise autour de 200.000 tonnes après avoir dépassé 250.000 tonnes dans les années 60. Cette progression est liée au quota qui garantit un prix minimal d’achat pour le sucre produit. Avec la création de l’OMC et l’application par l’Union européenne des règles du marché mondial, la fin des quotas est une question débattue au grand jour.

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Le quota se partage entre les deux dernières usines sucrières de La Réunion.

Avec plus de 24.000 hectares, la canne à sucre reste aujourd’hui la principale culture à La Réunion. Comme à l’époque coloniale, c’est le sucre, matière première de la canne, qui est encore la principale exportation du pays. Cela s’explique par les règles de commercialisation du sucre réunionnais.

La culture de la canne s’est développée dans notre île pour répondre aux besoins d’une métropole européenne. Au début du 19e siècle, Saint-Domingue, devenue Haïti, avait repoussé les assauts d’une armée coloniale venue rétablir l’esclavage. Les anciens esclaves avaient réussi à obtenir l’indépendance. Pour la France, c’était la perte d’un pays qui était le premier producteur mondial de sucre. A cela s’ajoutait la cession de l’île Maurice à la Grande Bretagne. Cela amena le colonisateur à soutenir la production de sucre à La Réunion.

Mais les planteurs réunionnais allaient ensuite subir la concurrence des producteurs de betteraves de France. Le sucre réunionnais était sous le coup de règles instables. La Première guerre mondiale allait redonner un nouvel élan.

De graves affrontements

En Europe, les principaux champs de bataille du front occidental se situaient dans le Nord de la France, c’est-à-dire là où était l’essentiel des plantations de betteraves. Des superficies considérables étaient détruites et devaient être déminées.

Le sucre de canne était donc de nouveau très demandé. Le prix du sucre a augmenté. Mais une fois la filière betterave sucrière relancée en France, c’était la crise de surproduction qui se préparait. En 5 ans, entre 1926 et 1931, le prix du sucre a été plus que divisé par deux. La tonne est passée de 353 francs à 180 francs.

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Le sucre réunionnais est vendu en Europe. Ici, un kilo commercialisé en Allemagne, vendu 8 euros 67 par correspondance.

Pour garantir les intérêts des planteurs de la métropole, la France décidait alors de fixer un système de contingent, c’est l’ancêtre des quotas.

En 1934, le quota total attribué à La Réunion est de 56.000 tonnes. Les planteurs et les usiniers pouvaient y ajouter la consommation domestique, et l’exportation pour Madagascar. 64.000 tonnes étaient donc possibles, mais ce quota devait être partagé entre les différentes sociétés sucrières. Selon René Payet, dirigeant de Quartier Français, trois sociétés (Sucreries coloniales, Léonus Bénard et Société Anonyme) détenaient 7,5/9è du contingentement. Des usiniers voulaient changer cette répartition.

Avant la guerre, le pouvoir politique était détenu par les gros planteurs qui était aussi des usiniers : l’aristocratie du sucre. Aussi pour La Réunion, un enjeu essentiel de la campagne des législatives de 1936, c’était les contingents des sociétés sucrières. La campagne électorale a fait plusieurs morts. Cet affrontement illustrait la grave crise que traversait notre île. La limitation par le contingent, imposé par le pouvoir parisien pour protéger des producteurs métropolitains, poussait des Réunionnais à s’entredéchirer.

La progression avec le quota

Après la Seconde guerre mondiale, les Réunionnais ont obtenu le droit de ne plus être les habitants d’une colonie soumise à une métropole. Comme en France, les planteurs réunionnais avaient donc le droit au soutient de l’Etat pour l’écoulement de la production, grâce à l’accès au marché français à un prix minimal garanti.

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Le quota permet d’avoir la garantie d’écouler 300.000 tonnes de sucre sur le marché européen, c’est un revenu garanti pour toute la filière.

A partir de ce moment, les records de production sont battus, avec un seuil de 100.000 tonnes de sucre franchi à partir de 1950. Le quota est monté ensuite à 200.000 tonnes, et au début des années 1960 il est dépassé.

Depuis 1957, la France faisait partie de la Communauté économique européenne. Rapidement, une politique commune s’est mise en place, celle de l’autosuffisance alimentaire de la CEE. Toujours en vigueur, la PAC se décline en différentes OCM (organisations communautaires de marché). Pour l’OCM Sucre, chaque pays a droit à un quota qui est ensuite réparti entre les producteurs. Pour La Réunion, le quota des sociétés sucrières est aujourd’hui de 300.000 tonnes.

Cela signifie que jusqu’à cette valeur, si le producteur n’arrive pas à vendre son sucre, la Communauté est tenue de lui racheter à un prix d’intervention connu à l’avance, quitte ensuite à le stocker à ses frais. Ce prix se situe au-dessus du cours mondial. Il est donc un revenu minimal garanti. La PAC étant renouvelée tous les 6 ans, le prix d’intervention est garanti pour la même période.

Le quota alloué à La Réunion n’a jamais été atteint. Cela veut dire que depuis qu’il existe, les producteurs de sucre ont toujours eu ce filet de sécurité. Mais avec l’intégration de La Réunion dans un marché unique plus large, ce schéma est remis en cause.

L’effet de l’adhésion à l’OMC

L’Union européenne et ses États membres ont adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les règles de l’OMC s’appliquent donc à La Réunion. Et une décision de l’OMC a ébranlé le régime des quotas.

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Une des différences entre la betterave (ici) et la canne, c’est que la première est une plante annuelle tandis que la seconde est semée pour plusieurs années.

Plusieurs grands pays exportateurs de produits agricoles (Brésil, Australie, Thaïlande notamment) l’ont jugé incompatible avec la règle de "la concurrence libre et non faussé". Ils ont attaqué le règlement sucrier devant le tribunal de l’OMC et ont obtenu gain de cause. L’Union européenne doit donc se mettre en conformité avec cette décision de l’OMC.

Elle va le faire en deux temps.

Tout d’abord en 2001, elle lance l’initiative "Tout sauf les armes". L’UE ouvre son marché sans quota ni droit de douane à tous les produits de pays classés parmi les moins avancés en développement (PMA), à l’exception des armes.

Trois produits, jugés stratégiques, bénéficient d’un sursis : le riz, la banane et le sucre. Pour ce dernier, la libéralisation totale est prévue en 2009, soit un délai de 8 ans.

Dans le cadre d’accords résultant de l’adhésion de la Grande Bretagne à la Communauté européenne, l’île Maurice bénéficiait depuis 1975 d’un quota de plus de 400.000 tonnes de sucre sur le marché européen, c’était le Protocole Sucre.

Mais ce dernier a été dénoncé le 28 septembre 2007 par l’Union européenne, au motif que désormais, ce sont les Accords de partenariat économique (APE) qui doivent fixer de nouvelles règles : «  dans le cadre d’une transition vers la libéralisation des échanges commerciaux entre les États ACP et la CE, l’accès au marché de quantités illimitées ne peut coexister avec les garanties de prix et de volume prévues par le protocole sur le sucre » . De plus, « l’accès illimité du sucre est programmé dans le cadre de l’initiative "Tout sauf les armes" (TSA) à compter du 1er juillet 2009. Étant donné qu’il est prévu que la deuxième phase de la période de transition débute le 1er octobre 2009, il est nécessaire d’adapter le régime du sucre TSA en conséquence » .

Pour Maurice, la conséquence est d’être confronté au prix mondial. Cela poussa l’île sœur à une réforme considérable : l’abandon du sucre roux et la signature d’un contrat d’approvisionnement de 400.000 tonnes de sucre blanc de canne avec SüdZucker, une coopérative allemande de planteurs de betteraves, premier sucrier européen.

Un planteur de cannes n’est pas un planteur de betteraves

Pour les producteurs des États membres, l’Union européenne a publié pour la période 2006-2013 un règlement sucrier qui prévoit une baisse du prix d’intervention de 36%. En Europe, les coopératives de planteurs de betteraves contrôlent l’industrie. Elles adaptent leur stratégie à cette nouvelle donne. Ainsi le français Téréos devient un grand producteur de sucre de canne en investissant au Brésil et à La Réunion notamment.

À La Réunion, la stratégie choisie est celle de la vente des dernières usines sucrières à Téréos. Auparavant, la baisse du prix a été compensée par une aide versée aux usiniers, ce qui permet de maintenir le prix de la tonne de canne à 39,09 euros hors subvention sans que l’usinier soit obligé de baisser son profit.

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Usine sucrière Téréos de Nantes. En France, cette usine est la propriété de planteurs de betteraves. Ces derniers ont donc un poids économique qui n’est pas celui des planteurs de canne.

Pour la PAC 2014-2020, Commission européenne et Conseil des ministres ont jusqu’à présent proposé la fin des quotas. Cela signifie que l’écoulement de la production du sucre à un prix garanti en Europe ne sera plus possible.

Pour La Réunion, une telle éventualité est une rupture avec un système de prix garanti qui dure depuis un siècle. Si elle est mise en œuvre se pose alors la question d’une adaptation de la politique européenne agricole pour La Réunion. En effet, l’Europe reconnaît qu’une de nos spécificités, c’est le retard de développement, et c’est pour cela que les producteurs réunionnais bénéficient de Programmes opérationnels spécifiques liés à l’éloignement et l’insularité.

Les planteurs de cannes réunionnais ne sont pas des planteurs de betteraves du Bassin parisien, c’est tout l’enjeu de la bataille.

M.M.


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