Canne à sucre

Des gains de productivité industrielle inégalement répartis

Filière canne : une crise structurelle - 1 -

Manuel Marchal / 12 décembre 2007

La division du travail dans la filière canne provoquée par les accords de 1969 a permis à l’usinier de bénéficier de gains de productivité sans devoir les partager avec les planteurs. Les planteurs, les ouvriers d’usine et les quartiers sinistrés par les fermetures des sucreries sont les perdants de cette restructuration qui a été subventionnée par l’Etat, et qui contribue à la crise structurelle que traverse la filière canne à La Réunion.

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Mis à part le Gol, le tonnage manipulé par les usines en 1979 ne dépassait pas 400.000 tonnes. Aujourd’hui, une seule usine peut traiter plus de 900.000 tonnes, cela donne une idée des gains de productivité dont ont bénéficié les usiniers.

Les accords de décembre 1969 sont à l’origine d’une restructuration totale de la filière canne. Auparavant, planteurs et usiniers partageaient la richesse totale tirée de la canne, sur tous les produits, sur la base de deux tiers pour le planteur et d’un tiers pour l’usinier. Les accords de 1969 ont substitué au partage de la richesse la division du travail. Le planteur est devenu un fournisseur de matière première. Il vend cette matière première à un industriel sur la base d’un prix fixé à l’avance. Une seule variable : la prime bagasse (voir encadré).
Après cette transaction, l’usinier devient le propriétaire de la canne. Il prend ensuite son bénéfice sur la transformation de la matière première, et il touche le produit de la vente de tous les produits qui en sont issus. C’est-à-dire notamment le sucre, l’électricité vendu à EDF grâce à la combustion de la bagasse, le rhum issu de la mélasse.

Conséquence de la division du travail

Cette division du travail s’est accompagnée d’une restructuration industrielle. En 1969, La Réunion comptait plus de 10 sucreries. De 1978 à 1996, soit sur 18 ans, le nombre d’usines est passé de 8 à 2. Cette concentration s’est accompagnée de drames. Des centaines de travailleurs ont perdu leur emploi. Ce sont des quartiers entiers qui ont été sinistrés, et des familles plongées dans la détresse. Chaque fermeture d’usine s’est accompagnée également d’une réduction des surfaces cultivées en cannes. Il suffit par exemple de se promener à Stella. Trente ans après la décision de fermeture, où sont les terres à cannes qui entouraient l’usine ?
Ceci dit, cette concentration de l’outil industriel a bénéficié d’aides de l’Etat. Elle a fini par déboucher sur une hausse de la productivité. Un retour sur la situation voici 25 ans permet de mesurer tout le chemin parcouru. En 1982, la campagne avait débouché sur un record. Sans bénéficier des techniques aujourd’hui disponibles (irrigation, mécanisation...), les planteurs avaient livré près de 2,5 millions de tonnes de cannes. Elles avaient été traitées dans 6 usines : 322.440 tonnes à Beaufonds, 257.127 tonnes à Quartier-Français, 539.600 tonnes à Bois-Rouge, 363.415 tonnes à Savanna, 629.000 tonnes au Gol et 355.650 tonnes à Grand-Bois.
Cette année, le Gol et Bois-Rouge ont réceptionné un peu plus de 1,5 million de tonnes. Cela représente plus de 700.000 tonnes par usine. Au départ de la campagne, les prévisions faisaient état de 906.000 tonnes pour le Gol et 926.000 tonnes pour Bois-Rouge. Cela veut dire qu’à force de restructuration, les industriels sont parvenus à gagner en productivité. Aujourd’hui, Bois-Rouge est censée traiter les cannes manipulées voici 25 ans par 3 usines. C’est la même chose pour le Gol.
Ce qui veut dire que pour le même tonnage qu’il achète, l’usinier emploie moins de travailleurs. Ce qui implique que le profit fait par l’industriel lorsqu’il transforme la canne augmente.

Le bénéfice exclusif de l’usinier

Or, à qui bénéficie ce gain de productivité ? Pas au planteur en tout cas, car le prix payé par l’industriel ne bouge pas depuis de nombreuses années.
L’exemple de la campagne sucrière 2007 est là pour le rappeler. Alors que des milliers de tonnes étaient encore sur pied dans le Sud, l’usinier a préféré fermer les portes du Gol. Cela veut dire que pour l’industriel, une récolte d’un peu plus de 1,5 million de tonnes suffit cette année pour faire fonctionner ces 2 usines. Cela n’est possible que parce que l’industriel a bénéficié d’importants gains de productivité, et également parce que les formes diverses et variées de la valorisation de la canne lui offrent d’autres sources de bénéfices. Pour le planteur, une récolte de 1,5 million de tonnes, c’est une catastrophe.
Cantonné au rôle de fournisseur de matière première, le planteur ne touche rien sur tous ces gains de productivité, et il ne peut que payer les conséquences des décisions du propriétaire de l’outil industriel, car il ne peut pas intervenir dans la gestion de la valorisation de la matière première qu’il livre. Avec les familles des travailleurs des usines licenciés lors de la concentration industrielle, le planteur est celui qui paie le prix de la restructuration de la filière provoquée par les accords de décembre 1969. Il est le grand perdant de la crise structurelle que traverse la filière canne.

A suivre...

Manuel Marchal


La prime bagasse

En dessous de 1,5 million de tonnes lors d’une campagne, le planteur n’a droit à rien. Jusqu’à 1,75 million de tonnes, c’est 1,30 euro par tonne, entre 1,75 et 1,9 million de tonnes, c’est 1,80 euro la tonne. Au-delà de 1,9 million de tonnes, c’est 2 euros par tonne.
Cette année, la prime bagasse sera d’environ 2 millions d’euros.
Quel que soit le tonnage livré, la bagasse pourra toujours représenter près de 30% de la masse livrée par le planteur à l’usinier. Et le prix de vente de l’électricité à EDF n’est pas variable en fonction du courant produit. Or, cette prime est variable pour le planteur. Autrement dit, moins la récolte est bonne, plus grand est le bénéfice de l’usinier sur la bagasse.


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