Canne à sucre

Du sucre de canne de l’île Maurice en vente à La Réunion

Une préfiguration de l’échéance 2017 ?

Manuel Marchal / 30 septembre 2014

4 euros les 500 grammes de sucre spécial de haute qualité, c’est ce que propose un sucrier français qui écoule à La Réunion du sucre produit à Maurice. Est-ce une préfiguration de l’échéance 2017 ?

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Aucun doute sur la provenance, le sucre vient bien de l’île Maurice et il est vendu à La Réunion.

A La Réunion, il est possible de trouver au rayon sucre des produits qui ne sont pas réunionnais. Ainsi dans les grandes surfaces, il est vendu du sucre blanc importé d’Europe à 1,80 euro. Sur ces paquets, il n’est pas possible d’identifier l’origine de la matière première. Les sucriers européens mélangent en effet du sucre blanc de diverses provenance. Cela peut être du sucre de betterave, ou du sucre de canne raffiné en sucre blanc. C’est ce qu’avait expliqué le président de Tereos Océan Indien lors de son audition devant la délégation des Outre-mer de l’Assemblée nationale. Voici ce qu’il déclarait le 6 mai dernier au sujet de l’impact de la fin du quota et du prix garantis en 2017 pour cette part de notre production sucrière :

« Sur les 260 000 tonnes de sucre produites outre-mer, environ 60% , soit près de 160 000 tonnes, sont appelés à être transformés dans les raffineries européennes pour y devenir du sucre blanc, après quoi il n’est plus possible de les distinguer du sucre de betterave dont la production, en 2015, atteindra 18 millions de tonnes. Notre sucre se retrouvera donc en pleine concurrence pour l’accès à un marché devenu totalement libre et dans lequel les consommateurs, les chaînes d’hypermarchés et les grands utilisateurs industriels – Danone, Nestlé, Coca Cola – auront le choix entre acheter du sucre de betterave, fabriqué dans l’une des nombreuses sucreries européennes, ou acheter du sucre blanc raffiné, issu d’une raffinerie alimentée par des sucres de canne provenant soit de l’outre-mer français, soit de pays ayant conclu des accords commerciaux avec l’Europe ou ayant déjà des accès privilégiés – les PMA, les ACP et, depuis peu, la Colombie, le Pérou et les pays du pacte andin qui sont nos concurrents potentiels dans le domaine du sucre de canne. Nul doute que nous rencontrerons des problèmes de compétitivité. »

Menaces sur le sucre roux

Dans les mêmes rayons de la grande distribution, le sucre roux importé se fait aussi une place. Un grand groupe a ainsi commercialisé sous sa marque de distributeur du sucre de canne en provenance du Paraguay. Ce dernier avait une double certification : agriculture biologique et commerce équitable. Cela expliquait sans doute pourquoi le prix était 8 fois plus élevé que le sucre réunionnais.
La commercialisation de sucres dits « roux de canne » est présentée comme une alternative dans le rapport Fruteau. A condition que la France obtienne de l’Europe l’exclusion de cette marchandise des accords commerciaux, le sucre roux réunionnais aurait encore de beaux jours devant lui sur le marché européen.
Mais le président de Tereos Océan Indien avait également mis en évidence qu’avec la fin de la protection du quota, la production réunionnaise sera directement concurrencée par celle d’Amérique latine. Car des accords ont déjà été signés. Devant le chef de l’État, il a rappelé ce fait, tout en ajoutant qu’une démarche analogue est engagée par l’Europe vers l’Afrique du Sud, ce qui suscite les craintes de voir arriver sur le marché un concurrent bien plus redoutable. Voici ce que le président de Tereos Océan Indien disait à ce sujet lors de son audition le 6 mai dernier :

« Près de 40% de la production de sucre des départements d’outre-mer concernent des sucres de qualité supérieure, appelés parfois sucres spéciaux. Près de 60% de ces sucres, qui ont vocation à être consommés en Europe en tant que « sucre roux de canne », sont destinés aux industries agroalimentaires, notamment les fabricants de produits diététiques – Bjorg, Gerblé – et les confituriers – Andros, Bonne Maman –, et 40% de ces sucres deviennent du sucre de bouche vendu dans les hypermarchés, en tant que sucre roux, sous les marques La Perruche, Blonvilliers, L’Antillaise ou Daddy. Nous ne risquons pas de voir disparaître les débouchés de ces sucres au profit du sucre de betterave, puisque celui-ci est forcément blanc, mais le risque peut venir des sucres en provenance de Colombie et du Panama, dont les coûts de production et les normes environnementales sont très différents des nôtres. Or, ces pays, dont la production entre librement sur le marché européen, au titre des accords conclus il y a deux ans, sans acquitter la moindre taxe, sont assujettis à un quota global de 300 000 tonnes, y compris les sucres spéciaux et le sucre blanc raffiné, mais à l’exception du sucre roux. Par comparaison, le marché global des sucres spéciaux en Europe s’élève à 240 000 tonnes.
Nous sommes donc en compétition avec des pays qui ne respectent pas les mêmes standards que nous. »

Problème pour la mention « île de La Réunion »… mais pas pour « île Maurice »

À cela s’ajoute une difficulté supplémentaire : le refus de faire figurer la mention « sucre de l’île de La Réunion » sur les paquets alors que cela pourrait en faciliter l’achat auprès de consommateurs européens qui souhaitent découvrir ou retrouver les parfums de La Réunion.

« Nous pouvons peut-être gagner de 2 à 4% de parts de marché, mais la plupart de nos clients refusent d’être approvisionnés par une seule île, de peur qu’une grève ne survienne. Il est vrai qu’à La Réunion, récemment, une grève des personnels du port a empêché la filière « sucre » d’assurer ses livraisons pendant trois semaines. Nos clients ne veulent pas non plus voir figurer sur les paquets de sucre vendus en Europe la mention « sucre roux de La Réunion » car ils complètent le contenu de ces paquets avec du sucre de l’île Maurice, du Malawi, du Panama ou de Colombie. »

Or, voici qu’arrive dans la grande distribution à La Réunion un paquet de sucre commercialisée par une des marques citées plus haut, et qui affiche fièrement « Cassonade corsée. Origine Île Maurice ». Sur le dos, le message sur la provenance est on ne peut plus clair : « une cassonade corsée tout droit venue de l’île Maurice, 100 % pure canne non raffinée, qui révèle des arômes puissants de réglisse, de caramel et de cannelle ! ».
Pour ce concurrent de Tereos, pas question de mélange dans cette série de paquets. Tout vient d’un seul pays, Maurice. Et c’est le sucre roux de canne mauricien qui vient à La Réunion.

Le sucre mauricien concurrent du sucre réunionnais à La Réunion ?

La Réunion est actuellement à la croisée de chemins. Car outre la fin du quota en 2017, c’est la perspective d’un accord de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les pays voisins.
Pour le moment, La Réunion est considérée comme n’importe quelle région européenne, ce qui veut dire que tout ce qui est fait dans la région pourra être importé ici sans quota ni taxe douanière. Le dernier sommet de la Commission de l’océan Indien a confirmé cette orientation au détriment de La Réunion car jamais le nom de l’île n’est cité dans la déclaration finale dont voici un extrait :

« Le Sommet salue le rôle joué par la COI dans la conclusion des négociations de l’Accord de Partenariat Économique (APE) intérimaire avec l’Union européenne. Il demande une mise en œuvre efficace de cet accord avec le soutien de la COI et de ses partenaires. Les chefs d’État et de gouvernement souhaitent une conclusion rapide d’un APE complet dans lequel le groupe Comores – Madagascar – Maurice – Seychelles (CMMS) pourrait jouer un rôle significatif. Ils souhaitent également que la COI participe activement à sa mise en œuvre. La France y participera en qualité d’observateur. »

Quand l’APE entrera en vigueur, quelles seront les barrières qui empêcheront le sucre de Maurice d’être massivement vendu à La Réunion ?


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