Canne à sucre

Elevage : les propositions du gouvernement interpellent les promesses faites aux planteurs

Pour 700.000 emplois en France, une aide ponctuelle de 600 millions. Peut-on vraiment croire à une aide annuelle de 128 millions pour 20.000 emplois à La Réunion ?

Manuel Marchal / 23 juillet 2015

En France, un secteur de 700.000 emplois directs et indirects est en crise à cause de la fin des quotas et de la concurrence internationale. Les éleveurs manifestent, barrent les entrées de grandes villes et inspectent les cargaisons des camions suspectés de transporter des produits agricoles. Face à cette situation, le gouvernement a présenté un plan de 600 millions d’euros qui repose en grande partie sur des reports d’échéances de paiement. Dans deux ans, la filière canne-sucre sera confrontée au même problème que les éleveurs : le déficit de compétitivité. Force est de constater que malgré la pression en France, le gouvernement est très loin de débloquer une aide aussi importante que celle promise aux Réunionnais.

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Pour résister à la fin du quota sucrier en 2017, la filière canne compte sur une aide annuelle permanente de l’État pour compenser un coût de production supérieur à la concurrence, Pour les éleveurs qui connaissent dès maintenant ce problème, le gouvernement ne propose pas une aide annuelle permanente. (photo Toniox)

En France, la filière de l’élevage représente plus de 700.000 emplois directs et indirects, dont 312.000 agriculteurs. Depuis plusieurs jours, les éleveurs y manifestent. Le mouvement est parti de Normandie, région très concernée par la fin des quotas laitiers. L’application de cette décision date du 1er avril, il n’a fallu que trois mois pour qu’elle soit un détonateur d’un grand mouvement de protestation. Le problème des revenus des éleveurs est posé. Ils doivent faire face à des coûts de production chaque année plus élevés et voient tomber les dernières barrières de protection dont ils bénéficient. Les éleveurs paient aussi les conséquences des mesures de rétorsion prises par les pays de l’OTAN contre la Russie au prétexte de la guerre civile en Ukraine. Car en retour, la Russie a décidé de ne plus acheter de produits agricoles aux Européens, et en particulier aux Français. C’est un débouché de moins pour des producteurs qui sont face à la concurrence de pays où le coût de production est moins élevé. Au sein de l’Union européenne intégrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’objectif est d’appliquer la concurrence libre et non faussée. C’est là l’origine de la crise, car les principaux clients des agriculteurs sont à la recherche des meilleurs prix. L’ouverture des frontières permet à la grande distribution d’aller chercher loin ses fournisseurs. C’est aussi le cas à La Réunion. Dans notre île, les cuisses de poulets les moins chères vendues en grande surface viennent souvent des Pays-Bas, alors que notre île peut produire ces marchandises.

Pour 700.000 emplois en France, une aide ponctuelle de 600 millions

En France, le mouvement des éleveurs s’est étendu dans l’Ouest et le Nord avec des barrages de tracteurs, des camions qui voient leur cargaison détruite, des dégradations de biens publics. Hier soir, des éleveurs comptaient bloquer également Clermont-Ferrand et Lyon. Une grande partie de la France est donc concernée par ce mouvement. Le gouvernement a donc choisi de présenter un plan d’urgence pour venir au secours des manifestants. Hier, à la sortie du Conseil des ministres à l’Élysée, Manuel Valls, Premier ministre, et Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, ont présenté des mesures. Aujourd’hui, François Hollande s’impliquera personnellement. À l’occasion d’un déplacement à Dijon, le président de la République rencontrera des éleveurs.

Les mesures d’urgence présentées hier mobilisent plusieurs acteurs : l’État, la Sécurité sociale des agriculteurs (MSA) et les collectivités territoriales.

Selon la présentation faite par le gouvernement, l’effort total s’élève à 600 millions d’euros, Ce n’est pas une aide de 600 millions. La plupart des mesures consistent en un report de paiements dus à l’État, aux collectivités ou à la Sécurité sociale. Sur fonds propres, l’État fera passer de 8 à 50 millions un fonds d’allègement des charges pour venir en aide aux éleveurs les plus en difficulté. Les dettes envers la Sécurité sociale agricole pourront être prises en charge plus facilement par l’action sociale de MSA. Le gouvernement propose aussi aux éleveurs en difficulté de reporter sur demande le paiement de la prochaine échéance des cotisations sociales, le report de trois mois du paiement de l’impôt sur le revenu de celui sur les sociétés. Au programme également un remboursement anticipé de la TVA et « une remise gracieuse sur demande des taxes foncières des éleveurs en difficulté ». Il reste à savoir comment l’État compte compenser ce manque à gagner pour les collectivités territoriales.

La BPI est également sollicitée. Il lui est demandé de garantir à hauteur de 500 millions d’euros les crédits bancaires de trésorerie des éleveurs en difficulté.
Concernant les mesures structurelles, l’État veut engager 10 millions d’euros pour assurer la promotion des produits de l’élevage de France. Il souhaite que les collectivités se fournissent chez des producteurs français. Il veut aussi aider les exportations de viande à se structurer. L’accent est mis sur la diversification des revenus avec un soutien au développement du photovoltaïque dans les élevages.
Ces mesures ont été diversement accueillies. En Normandie, la FNSEA a décidé de lever le blocus de Caen alors qu’en Auvergne et dans le Rhône, des éleveurs insatisfaits veulent bloquer Clermont-Ferrand et Lyon.

Pour 20.000 emplois à La Réunion, aide annuelle de 128 millions ?

Pour La Réunion, ces mesures sont très instructives. Pour faire face à une crise qui touche une filière employant directement ou indirectement 700.000 personnes, l’État met sur la table une aide temporaire et en grande partie remboursable de 600 millions d’euros. Ces mesures ne seront pas reconduites tous les ans.

Le gouvernement prend cette décision alors que les barrages font la une de l’actualité, et que des centaines de milliers de personnes ne peuvent plus se déplacer librement.
Cette somme est à comparer à la revendication de la filière canne pour l’aide demandée à l’État après la fin du quota sucrier.

En 2017, quand l’industrie sucrière réunionnaise n’aura plus de prix garanti pour le sucre, elle devra faire face au même problème que celui qui touche les éleveurs de France : un déficit de compétitivité à cause d’un coût de production plus élevée. Ce que demande la filière canne-sucre des Antilles et de La Réunion, c’est de relever le plafond de l’aide permanente actuelle de 38 millions d’euros. Cela voudrait donc dire que tous les ans, l’État verserait 128 millions d’euros pour tout l’Outre-mer, dont l’essentiel à La Réunion, pour le maintien de la production du sucre de canne. Sur 5 ans, cette aide dépasserait 600 millions d’euros. Rappelons que dans notre île, il n’existe plus que deux usines, moins de 4.000 livreurs pour une filière qui fournit moins de 20.000 emplois directs et indirects.

Cela montre que si jamais la demande de la filière canne-sucre est satisfaite, elle bénéficiera d’un traitement beaucoup plus favorable que celui qui est réservé aux éleveurs qui mettent aujourd’hui dans l’embarras un pays de 65 millions d’habitants. Le gouvernement pourra-t-il justifier longtemps une différence aussi importante au détriment des agriculteurs de France ?


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