Canne à sucre

La sortie de crise est dans la meilleure répartition des richesses de la canne

La course sans fin du planteur à la productivité : jusqu’à 200 tonnes par hectare pour survivre ?

Manuel Marchal / 25 août 2009

Planteurs, Europe, collectivités, État ont massivement investi dans la filière, notamment pour favoriser des gains de productivité. Mais qu’en est-il de l’usinier ? Comment se fait-il que dorénavant, 150 tonnes par hectare en zone irriguée soit la condition pour qu’un planteur puisse s’en sortir ?

Quarante ans après la signature des Accords de 1969 par Jean-Paul Virapoullé et les usiniers, les planteurs ont ouvert une brèche au bout de dizaines d’années de luttes. Cette année, l’Assemblée nationale a d’abord décidé de classer la bagasse comme biomasse, et donc du principe d’une augmentation du prix de l’électricité produite à partir de ce produit de la canne.
Ensuite, en juillet dernier, le Premier ministre s’est engagé sur une revalorisation de 13 euros par tonne de cannes, dont au moins 10 euros pour le planteur. Ce changement important est l’occasion de constater les dégâts faits par ces Accords de 1969.
A l’origine du chômage de 20.000 planteurs, et des dizaines de milliers de journaliers agricoles et de milliers d’ouvriers d’usines, ces accords ont dépossédé le planteur de la propriété de la canne à sucre et de ses richesses. Devenu un fournisseur de matière première, le planteur est poussé à obtenir chaque année des gains de productivité pour garder le même pouvoir d’achat. Pourquoi ? À cette question, l’analyse des efforts faits par chaque partenaire fait apparaître des inégalités entre les gains respectifs. Les Accords de 1969 ont permis à l’usinier de détenir la direction économique et idéologique de la filière. Cela se traduit encore de nos jours par une réalité.
D’un côté, les planteurs sont contraints de pousser toujours plus la productivité, ce qui laisse sur le bord du chemin les plus vulnérables. De l’autre, l’usinier a réalisé des gains de productivité en fermant des usines et en s’appuyant sur les gains obtenus par les planteurs. Le bénéfice réalisé est accentué par le fait qu’il paie la canne au même prix depuis plus de 20 ans.
Entre les deux, les collectivités et l’Europe investissent dans la modernisation des réseaux de transport et dans l’irrigation, alors que l’État verse une aide sociale pour compenser un prix de vente de la canne qui n’a pas bougé depuis plus de 20 ans.
Voilà pourquoi de nos jours, un planteur en zone irriguée doit produire 150 tonnes de cannes par hectare pour s’en sortir, et que devra-t-il faire demain si la structure de la filière canne n’est pas remise à plat ?

Manuel Marchal


Les efforts des planteurs

Un rendement augmenté de 50% en vingt ans : nombreux sont les planteurs qui ont fait des efforts considérables pour augmenter leur productivité, condition de leur survie dans la situation actuelle. L’exemple de Bernard Maratcha (voir "Témoignages" d’hier) n’est en effet pas isolé.
Comme l’indique le graphique que nous reproduisons dans cette page, l’État a également beaucoup investi pour augmenter l’aide sociale qu’il verse au planteur, afin que ce dernier puisse continuer à travailler malgré la hausse des prix des intrants et l’inflation du coût de la vie au cours de ces 20 dernières années.
Il est un autre aspect que nous révèle l’interview de Bernard Maratcha. Il explique que la revalorisation de la bagasse donne un revenu supplémentaire d’un SMIC par mois. Cela montre bien que c’est la répartition des richesses de la canne à sucre qui est au cœur du problème. Car si cette bagasse était payée à un plus juste prix depuis des années, alors la situation des planteurs ne serait pas aussi difficile qu’aujourd’hui. Tant que le partage des recettes des produits de la canne ne sera pas plus équitable, la course à la productivité se poursuivra, au détriment de l’emploi.


Les investissements des collectivités

Pour leur part, les collectivités ont massivement investi pour apporter leur contribution à la réussite de la filière.
Depuis plus de 20 ans, un effort a été fait pour que le niveau de formation s’élève. Les jeunes diplômés qui sortent des lycées agricoles et des CFPPA sont capables aujourd’hui de diriger une entreprise. Pour réussir leur examen, ils doivent proposer et défendre un projet de création ou de reprise d’entreprise. La biologie, l’informatique et la gestion sont des matières aussi importantes que les techniques agricoles.
Des efforts ont aussi été faits pour diminuer le temps passé par les planteurs à transporter leurs cannes. Ainsi, la Région a investi dans la modernisation des chemins d’exploitation. La construction de la route des Tamarins signifie aussi un gain pour les planteurs puisque, désormais, les cachalots peuvent réaliser davantage de rotations entre la plate-forme de livraison et l’usine sur une durée donnée.
Pour sa part, le Département, en partenariat avec l’Europe, travaille activement à la réalisation de réseaux d’irrigation qui permettent d’augmenter le tonnage récolté, et donc contribuent à augmenter la productivité des planteurs.
N’oublions pas que quasiment toutes les communes réunionnaises sont concernées par la filière canne, car mis à part Le Port, il existe des champs de cannes partout. Les communes investissent notamment dans l’entretien du réseau de routes communales, qui sont utilisées par les planteurs pour aller dans leur champ et transporter le fruit de leur travail. Il est à noter que le législateur a aussi prévu un effort supplémentaire de la part des communes au profit des planteurs : l’exonération de la taxe foncière sur le non-bâti des surfaces cultivées.
Autour du planteur, ce sont donc différents partenaires qui investissent dans la filière canne pour que ce dernier puisse augmenter sa productivité, condition nécessaire pour qu’il puisse survivre dans le contexte actuel. L’État contribue à l’aide sociale, la Région à la formation et au transport (chemins bétonnés et routes nationales), le Département à l’irrigation et au transport (chantier du Basculement des eaux et routes départementales), les communes pour le transport notamment.


Et l’usinier ?

Mais la filière, ce n’est pas seulement le planteur, c’est également l’usinier. Quel est l’effort accompli par ce dernier au cours des 20 dernières années ?
En décembre 2007, les industriels avaient décrit leur effort pour la filière : un fonds de 3,5 millions d’euros pour financer la mécanisation, et parce qu’en 2007, la filière a connu la pire campagne de ces 50 dernières années, les usiniers avaient annoncé une avance sur les subventions à la replantation et sur le versement des indemnités liées à Gamède, et un bonus de 50 centimes par tonne de cannes livrée au titre de la prime bagasse.
Au sein de l’Interprofession, l’usinier participe également au versement d’aides pour les planteurs, comme la subvention sur le prix de l’engrais par exemple.
Alors que tous les autres acteurs de la filière se sont retroussés les manches, force est de constater que depuis 20 ans, l’usinier n’a jamais voulu augmenter le prix qu’il paye pour acheter la canne. Aujourd’hui comme en 1986, c’est 39,09 euros la tonne.
Et depuis 1986, l’usinier a fermé plusieurs sucreries, et il est donc capable de produire autant avec moins de personnel. C’est un gain de productivité qui a été financé par les pouvoirs publics qui ont dû prendre en charge la casse sociale générée par les licenciements.
Si le prix de la matière première que l’industriel achète est le même depuis 20 ans, ce n’est pas le cas du montant des revenus qu’il tire de la canne. Outre le développement de la vente de sucres spéciaux (plus de 40% du sucre produit), les recettes des ventes d’alcool augmentent, sans compter la possibilité offerte par le développement des énergies renouvelables de tirer des revenus des toits des usines et des entrepôts.


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