Canne à sucre

Nicolas Sarkozy a vendu du rêve aux planteurs

Rencontre entre l’ancien président de la République et la filière canne-sucre

Manuel Marchal / 28 mai 2016

La première étape du séjour du président du parti les Républicains se déroulait ce matin à Saint-André. En présence des deux sénateurs LR de La Réunion, Didier Robert et Michel Fontaine et du maire de la commune, Jean-Paul Virapoullé, Nicolas Sarkozy a fait des promesses en réponse aux inquiétudes des planteurs face à la fin du quota sucrier l’année prochaine. Il estime qu’augmenter les aides et exclure le sucre roux de canne des négociations internationales commerciales ne constituent par une rupture de concurrence. Cela voudrait dire que les accords signés par la France et l’Europe s’appliqueront partout… sauf à La Réunion. Difficile à croire.

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Nicolas Sarkozy entouré par Jean-Paul Virapoullé, Didier Robert et Michel Fontaine.

L’année prochaine marquera la fin des quotas sucriers accordés aux producteurs européens. Déjà en 2001, l’initiative Tout sauf les armes actait pour 2009 l’entrée en Europe sans quota ni droit de douane du sucre de canne produit dans les pays appartenant au groupe dit « les moins avancés », le PMA. Les bénéficiaires de « Tout sauf les armes » sont en particulier le Mozambique, la Tanzanie, Madagascar, le Soudan et l’Ethiopie pour ne parler que des producteurs de sucre de notre région.

Par la suite, l’organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce a donné suite à une plainte déposée par d’importants pays exportateurs de sucre, comme le Brésil ou la Thaïlande. Ces derniers ont attaqué le règlement sucrier européen. L’OMC leur a donné raison et a ordonné le démantèlement du régime des quotas et du prix garanti. Cela s’appliquera dès l’année prochaine. La première étape était la PAC précédente votée en 2006. Elle prévoyait une diminution des quotas et une baisse de 37 % du prix d’intervention payé par l’Union européenne pour acheter aux industriels les stocks invendus. La seconde a été le vote en 2013 par le Conseil des ministres de l’agriculture de l’Union européenne en 2013 de la suppression des quotas à compter de 2017.

Les promesses du président de la République

C’est potentiellement la plus grave crise sociale, économique, environnementale et politique qui attend La Réunion. En effet, le sucre réunionnais sera confronté à la concurrence mondiale sans avoir la possibilité de compter sur l’Union européenne pour acheter les stocks invendus à un prix supérieur au cours mondial.

En 2014, François Hollande avait confirmé la suppression des quotas. Il avait également soutenu la demande de la filière : une aide annuelle supplémentaire de 38 millions d’euros pour compenser un coût de production plus important pour le sucre destiné à être vendu en sucre blanc, et l’exclusion des sucres spéciaux des accords économiques signés entre l’Union européenne et les pays tiers. Ces deux promesses sont soumises à l’accord de la Commission européenne, avait alors souligné le président de la République. En mai 2016, toujours pas de nouvelle des 38 millions, et les sucres spéciaux n’ont pas été totalement exclus des discussions, comme l’a rappelé l’accord signé entre l’UE et le Vietnam. Ce dernier pays peut exporter vers l’Europe du sucre roux de canne taxé à 42 centimes le kilo, avec une franchise de taxe sur les 20000 premières tonnes.

Plus loin que François Hollande

Nicolas Sarkozy a affirmé que la pérennité de la canne à sucre à La Réunion ne se discute pas. Il a contesté le fait que la demande de subvention complémentaire soit soumise à l’Europe car d’après lui, cela ne constitue pas une rupture de concurrence. Pour les sucres spéciaux, qui doivent d’après lui être systématiquement exclus des discussions commerciales, l’outre-mer ne doit pas être sacrifié, car il n’est en concurrence avec personne en Europe sur ce secteur.

Reste à savoir ce que les concurrents européens de Tereos sur le marché du sucre blanc penseront de ce positionnement sur la subvention annuelle supplémentaire de 38 millions d’euros réservée aux seuls agriculteurs de l’outre-mer. Quant à l’exclusion des sucres spéciaux, pas sûr qu’elle soit soutenue par les autres secteurs industriels européens. Car dans les domaines de l’aviation, du ferroviaire ou de l’énergie, les partenaires commerciaux de l’Union européenne peuvent en effet se tourner vers d’autres fournisseurs comme les États-Unis, la Chine ou la Corée s’ils sont dans l’impossibilité d’écouler leur production sucrière sur le marché européen, jugé le plus solvable du monde. Entre l’industrie européenne et les planteurs réunionnais, que choisiront des chefs d’État et de gouvernement situés à 10000 kilomètres d’ici ?

Comment y croire ?

C’est dans ce sens que les promesses de Nicolas Sarkozy sont singulières. En effet, intégrée à la France et à l’Union européenne, La Réunion subit l’impact de la mondialisation ultra-libérale découlant des orientations fixées par l’Organisation mondiale du commerce.

Depuis 2001, ces orientations sont appliquées par l’Union européenne et donc la France. Elles ont conduit à des décisions très concrètes comme la fin des quotas dans l’élevage. Cela a provoqué l’an dernier une grave crise, car les agriculteurs français étaient confrontés à la concurrence et ont vu les prix du lait et de la viande s’effondrer. Le gouvernement a dégagé des fonds pour des mesures d’urgence, mais n’a pas remis en cause la suppression des quotas.

L’argument invoqué par Nicolas Sarkozy tient dans la faiblesse de la production sucrière réunionnaise, 200.000 tonnes, dans un marché européen de 16 millions de tonnes. Sous-entendu, le sucre réunionnais ne dérange personne. C’était le même argument employé par l’usinier en 2008 à la suite du document publié par Témoignages annonçant la menace pour l’échéance 2014. À cette époque, cette position avait été combattue. Le Directeur de l’Agriculture et de la Forêt alors en poste à La Réunion affirmait même qu’il n’y avait pas d’échéance 2014. Quant au représentant des usiniers, il déclarait qu’il serait toujours possible d’obtenir de l’Europe des mesures pour garantir l’écoulement des 200.000 tonnes de sucre réunionnais. Le vote de la suppression des quotas en 2013, et les accords signés par l’Union européenne avec le Pacte Andin et le Vietnam battent en brèche ce point de vue. En effet, qui peut croire que la mondialisation ultra-libérale s’arrête aux frontières de La Réunion ?

Prise de conscience tardive d’acteurs locaux

Lors de la présentation de la filière, les représentants des planteurs ont fait part de leur inquiétude. On peut s’étonner d’une prise de conscience aussi tardive. En effet, le PCR avait alerté dès 2007 sur l’échéance 2014 et la menace sur la fin des quotas sucriers à cet horizon. Le PCR avait également placé la survie de la canne à sucre parmi les questions clés de la campagne des élections régionales. Mais à cette époque, c’était la conspiration du silence. Souhaitons que les dernières propositions du PCR visant notamment à la création d’un Comité de survie de la filière canne soit prise en considération, car elle sera un outil capable de mobiliser pour sauver plus de 18000 emplois à La Réunion.


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