Canne à sucre

Nouvelle étape de la crise structurelle de la filière canne

Les derniers usiniers réunionnais vendent l’industrie sucrière

Manuel Marchal / 29 mai 2010

L’Autorité de la concurrence vient de valider le rachat de l’industrie sucrière par Tereos, coopérative de planteurs de betteraves. Cela signifie la disparition des derniers usiniers réunionnais. Cet événement découle de décisions prises voici plus de 40 ans pour retirer la possibilité aux planteurs de maîtriser le développement de la filière canne, qui était à l’époque la principale richesse du pays.

En 1961, la production sucrière de La Réunion a atteint 262.300 tonnes, à l’époque, l’objectif était d’atteindre 300.000 tonnes. Puis le passage de plusieurs cyclones ont ramené en 1964 la production aux alentours de 200.000 tonnes. Cette année-là, le nombre de planteurs était estimé à 24.000, qui faisaient vivre 100.000 personnes, sur une population totale de 400.000 habitants à La Réunion. À cet effectif s’ajoutait celui des travailleurs des usines. La canne à sucre était donc un grand pourvoyeur d’emplois, et était également la principale source de revenus tirés de l’exportation.
Les planteurs constataient qu’ils étaient à l’écart des conquêtes sociales obtenues par d’autres couches de la population. Les fonctionnaires avaient été intégrés, mais les planteurs devaient encore payer le prix du transport du sucre depuis La Réunion jusqu’aux raffineries en France. Autrement dit, le prix du sucre de cannes était inférieur à celui du sucre de betteraves. De plus, les planteurs étaient désavantagés par le système de quotas. Pour protéger les planteurs de betteraves, le gouvernement avait décidé de bloquer le quota attribué aux Réunionnais à 200.000 tonnes. Ce qui fait qu’en 1961 et en 1963, le dépassement de ce quota avait coûté aux planteurs.

Objectif : briser les luttes des planteurs

Rassemblés dans neufs Syndicats d’exploitants agricoles représentant les planteurs des quatre coins de l’île, des Réunionnais rédigent en 1964 "La Charte des planteurs", « pour éviter aux planteurs la ruine et à notre pays la catastrophe ».
"La Charte des planteurs" décrit toute une séries de mesures pour faire progresser l’agriculture, à l’époque le premier employeur du pays. Sur la base d’une production de 750 kilos de sucre par habitants, "La Charte des planteurs" propose de viser une production sucrière de 300.000 tonnes en 1965, et de 400.000 tonnes en 1970.
Face à cette dynamique de progrès, les usiniers aidés par Jean-Paul Virapoullé et le gouvernement allaient imposer un changement structurel qui a cassé cette dynamique revendicative. C’est tout d’abord le démarrage d’une réforme agraire qui n’était pas progressiste. C’est ensuite la mise en œuvre des accords de 1969 qui donnent à l’usinier la direction politique et idéologique de la filière en reléguant le planteur au rang de fournisseur de matière première.
La vente des terres à cannes va financer la diversification de l’usinier dans d’autres secteurs tels que la grande distribution, les services, l’immobilier et la finance. L’usinier va également développer la valorisation des produits de la canne autre que le sucre. Grâce à l’aide des gouvernements qui se sont succédé, l’usinier va aussi concentrer son outil industriel dans deux usines. Au terme de ce processus de concentration, il ne reste plus que deux usines et deux usiniers réunionnais : Sucrerie de Bourbon (Groupe Bourbon) et Sucrière de La Réunion (Groupe Quartier Français).

En 9 ans, les usiniers ont tout vendu

La diversification va pousser l’usinier à s’éloigner de la filière canne, et ouvrir la porte à l’arrivée d’intérêts extérieurs à La Réunion qui vont progressivement prendre le contrôle de la filière.
Le 1er mars 2001, Groupe Bourbon décide de vendre ces dernières parts dans l’industrie sucrière de La Réunion. Ces actifs sont rachetés par Tereos. Ce sont des planteurs de betteraves qui deviennent les actionnaires majoritaires de l’usine de Bois-Rouge. Cinq ans plus tard entre en vigueur un nouveau règlement sucrier européen qui prévoit une baisse du prix du sucre de 36%. Et c’est au moment où vont commencer les négociations du prochain règlement sucrier que les derniers usiniers réunionnais décident de disparaître. La totalité de l’industrie sucrière du pays est désormais dans les mains d’intérêts extérieurs au pays, et ironie de l’Histoire, ce sont des planteurs de betteraves qui sont désormais les propriétaires des deux dernières usines sucrières de notre île. Et comble de cette ironie, le siège social de la filiale de Tereos qui contrôlera directement le Gol et Bois-Rouge se situe au Brésil, le plus important producteur de cannes à sucre et concurrent potentiel des 4.000 planteurs réunionnais.

Manuel Marchal


La dynamique brisée des planteurs de la Charte

La croissance de la production proposée par "la Charte des planteurs" de 1964 passe par un meilleur partage des richesses. Tout d’abord, la charte demande que le prix du sucre de canne soit aligné sur celui du sucre de betteraves. Pour cela, le transport vers les raffineries ne doit plus être payé par les planteurs.
En 1964, le planteur a droit à 66% des bénéfices tirés du sucre et des alcools, le reste des richesses est attribuée à l’usinier. La Charte prend pour référence la situation des planteurs à Maurice, et propose d’augmenter la part du planteur à 68%, et de partager sur cette base tous les produits issus de la canne. C’est-à-dire le sucre, les alcools, mais aussi les briquettes de bagasse et l’électricité produite grâce à la bagasse et vendue au distributeur d’électricité durant la campagne sucrière.
C’est une autre voie qui était proposée. Mais avec la complicité de Jean-Paul Virapoullé et du gouvernement, la frange la plus conservatrice du pays allait briser cet élan avec la signature des accords de 1969.


L’impact d’une réforme agraire au profit des usiniers

La réforme agraire lancée dans les années 60 permettait avant tout aux possédants de se débarrasser à bon prix de leurs terres à cannes en passant par un organisme public qui revendait ensuite à un planteur qui était obligé de s’endetter lourdement pour acquérir une exploitation de 5 hectares, une superficie qui ne suffit plus aujourd’hui pour faire vivre une famille.
Avec l’entrée en vigueur des accords de 1969, les usiniers n’ont plus aucun intérêt à prendre le risque de planter de la canne, car la restructuration de la filière sépare le capital industriel du capital foncier. Ce risque repose désormais entièrement sur les planteurs qui se sont endettés, et divisés en une multitude de petites entreprises individuelles.


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