Canne à sucre

Une longue histoire

Ouverture de la campagne sucrière

Témoignages.re / 12 juillet 2011

Sur son blog, Paul Vergès revient sur l’évolution des relations entre les planteurs et les usiniers. Un accord signé le 4 juillet dernier entre la CGPER et Tereos en est l’étape la plus récente.

En cette période d’ouverture de la campagne sucrière, l’accord signé le 4 juillet entre les planteurs conduits par la CGPER et le groupe sucrier Tereos s’inscrit dans une longue histoire pleine d’enseignements.
Si La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique sont des îles à sucre depuis plus de 2 siècles, c’est parce que la métropole colonisatrice avait besoin d’une nouvelle source d’approvisionnement après la perte de Saint-Domingue, devenue Haïti en 1804. Cette volonté a créé le grand bouleversement économique et social de notre histoire, avec ses particularités.
En Europe, le développement industriel s’est opéré au détriment du secteur agricole qui s’est maintenu plus ou moins bien et de manière séparée, au niveau de l’aménagement de l’espace ou encore de l’organisation du travail : les campagnes ont été progressivement désertées, les paysans allant vers les villes et devenant des ouvriers d’usines. Tels ont été les bouleversements du paysage européen lors de la Révolution industrielle.
A La Réunion, la transformation de la canne sur place a organisé la production de manière spécifique. Avant l’abolition de l’esclavage, les grands propriétaires fonciers plantaient la canne et produisaient le sucre. Dans la mesure où 1848 n’a pas été accompagné par une réforme agraire, la grande propriété foncière s’est maintenue. Elle a bénéficié d’indemnisations suite à la perte des esclaves traités comme des « biens meubles », et le recrutement de milliers de travailleurs d’origine indienne a assuré la continuité de la production.
Ces conditions ont permis le passage du stade artisanal de la transformation de la canne en sucre au stade industriel. Dans les relations entre producteurs agricoles et industriels transformateurs, la domination économique du propriétaire foncier, le plus souvent propriétaire de l’usine, s’est maintenue.

Planteurs propriétaires de la canne et de ses produits dérivés

Cela a donné naissance à un type de relations entre producteurs de cannes et industriels formalisé dans un contrat spécifique. Ce contrat confirmait la maîtrise de la matière première — la canne — et des produits qui en découlaient. Les planteurs avaient la propriété permanente de cette matière première, l’usinier n’étant selon la formule de l’époque qu’un « façonnier ».
Dans les conventions successives entre planteurs et usiniers, et sous la direction des grands propriétaires, l’ensemble des planteurs, petits et moyens, conservait la propriété de la canne et de ses produits dérivés.
Après la guerre, l’intégration dans l’économie française, puis dans l’Union européenne a favorisé la concentration des usines sucrières. La recherche d’une amélioration de la productivité s’est développée. Conséquences : le partage entre planteurs et usiniers ne tenait plus seulement compte du tonnage de cannes livré, mais de leur richesse en sucre ; les luttes de Quartier Français en 1954, les émeutes de Saint-Louis en 1962, l’organisation des planteurs, en particulier dans la CGPER, ont conduit les propriétaires fonciers et les usiniers à s’organiser dans la Fédécanne.

1969 : tout ce que les planteurs ont perdu

C’est la Fédécanne qui a été à l’origine de la convention de 1969 qui a bouleversé les relations entre planteurs et usiniers.
L’alignement sur les règles qui s’appliquaient en France entre industriels et paysans a fait que le planteur, en vendant sa canne, perdait tous ses droits antérieurs sur les produits dérivés, ce qu’on appelle communément « les sous-produits ». Ces accords de 1969 marquaient une dépossession des planteurs aux conséquences économiques et sociales désastreuses.
Les gains de productivité de la filière furent alors récupérés totalement par la filière industrielle. La valeur ajoutée du rhum, des alcools, de la mélasse, de la bagasse profita exclusivement aux usiniers. Progressivement, des milliers de petits et moyens planteurs ont été contraints d’abandonner leurs champs. Il y avait plus de 23.000 planteurs en 1969 ; il n’en reste plus que le quart : les trois quarts ont été éliminés.
Ceux qui se maintiennent ne subsistent souvent que grâce aux subventions. Quand ils ont voulu récupérer une part des bénéfices de la bagasse transformée en électricité, c’est EDF qui a augmenté le prix de rachat de l’électricité et non l’usinier qui a fait l’effort.
C’est pourquoi la somme de 4,4 millions d’euros en faveur des producteurs de cannes obtenue après discussion entre Tereos et les planteurs est un début de réparation à une injustice qui dure depuis 1969.


Kanalreunion.com