Célébration du 19 mars 1946

Le 19 mars 1946 : la décolonisation des Outre-mers dans les textes

Témoignages.re / 19 mars 2011

2011 a été déclarée “l’année des Outre-mers”. Un regard sur le passé et l’on se souviendrait que le dernier « grand » moment historique des Outre-mers dans leur ensemble date de 1946. Plus précisément, de la loi du 19 mars 1946, qui, par ses trois articles, mettait fin au statut colonial en Martinique, Guyane, Guadeloupe et à La Réunion, appelées à l’époque les « quatre vieilles ». Alors que les mouvements indépendantistes s’organisaient dans le reste des colonies françaises, dans les colonies d’Outre-mer, la misère et l’insularité, conjuguées à un contexte où tout était à reconstruire en France, sous l’égide du Conseil National de la Résistance au lendemain de la Libération, la sortie du statut colonial dans les colonies ultramarines passait par l’intégration. L’intégration à la France républicaine et révolutionnaire, celle-là même qui ne pouvait admettre ni permettre que des tyrans locaux puissent continuer à assujettir les populations.
Lorsque les députés des quatre vieilles colonies, Léopold Bissol, Aimé Césaire, Gaston Monnerville, Raymond Vergès et Léon de Lepervanche proposent la loi du 19 mars 1946 devant l’Assemblée constituante, ceux qui s’opposent à cette loi sont les grands propriétaires terriens locaux, les patrons et les grands planteurs, qui ne veulent pas se retrouver dans l’obligation d’appliquer les lois sociales. Le statut-quo colonial préservait en effet des impôts et de la politique de redistribution découlant de la protection sociale.

« Nous avions passé un marché de dupes, la départementalisation n’était qu’une nouvelle forme de domination »

La loi du 19 mars 1946 prévoyait l’extension des lois sociales par décrets d’application dès le 1er janvier 1947. Dans les faits, l’égalité républicaine promise par cette loi a nourri beaucoup de déceptions. Aimé Césaire a pu dire dans une interview donnée au “Monde” : « Nous avions passé un marché de dupes, la départementalisation n’était qu’une nouvelle forme de domination ».
L’obtention de l’Égalité sociale à La Réunion et dans les Outre-mers a été en effet le fruit de luttes acharnées pendant des décennies et aujourd’hui encore, l’on peut se demander si l’Égalité républicaine est réellement acquise. En 2009, l’État français refuse aux Réunionnais la dotation ferroviaire, pourtant financée par le même État aux autres Départements de France. L’État français refuse aux Réunionnais la continuité territoriale, pourtant financée par le même État aux citoyens corses.
La départementalisation a abouti à un système que nous sommes tous d’accord de dénoncer : un taux record de chômage, plus de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, plus de 50% de chômage chez les moins de 25 ans, plus de 100.000 illettrés, grossesses précoces en augmentation constante, alcoolisme, etc. Ces données alarmantes signent le constat de l’échec d’une politique d’assimilation politique et culturelle.

« La départementalisation a atteint ses limites en atteignant son but »

Plus fondamentalement, la départementalisation a abouti à un système qui est totalement à l’opposé de l’esprit de la loi du 19 mars 1946, qui était une loi qui se voulait émancipatrice et où l’intégration à la République était censée sortir les Réunionnais de la misère coloniale afin qu’ils puissent être les acteurs responsables de leur développement : telle était la définition d’un non-colonisé. L’intégration devait briser les monopoles et être l’outil d’émancipation de ceux qui avaient été opprimés par la colonisation, et ne devait pas aboutir, par le biais de l’assimilation politique et culturelle, à reproduire une nouvelle forme de misère et de dépendance en faisant de notre société une société sous perfusion et en perpétuant les inégalités issues du système colonial.
Aujourd’hui, plus de 72% de nos échanges s’effectuent avec l’Union européenne et la France, ce qui n’a pas changé depuis le pacte colonial hérité du colbertisme… Nous sommes toujours dans une économie de transfert. Les soixante ans de rattrapage et de déficits publics qui caractérisent notre économie doivent poser le constat de l’urgence qu’il y a aujourd’hui de sortir de ce modèle vertical d’échange exclusif pour créer les conditions propices à une création autonome de richesse.
Raymond Barre disait : « La départementalisation a atteint ses limites en atteignant son but ». Si le processus qui a suivi la loi du 19 mars 1946 a montré ses contradictions et ses limites, il n’en demeure pas moins que la loi du 19 mars 1946, par la mise en place de la sécurité sociale, l’Assistance médicale gratuite (AMG) et la scolarisation obligatoire, a marqué en profondeur les structures socio-économiques dans une île où l’espérance de vie moyenne était extrêmement basse, la mortalité infantile battait des niveaux records, sans parler des nombreuses maladies qui plongeaient la population dans d’atroces souffrances. Nous sommes nombreux aujourd’hui à dire que le système profondément inégalitaire sur lequel a abouti la départementalisation doit cesser. Mais la volonté d’émancipation et de mettre un terme aux dominations et inégalités héritées du passé esclavagiste et colonialiste, qui était l’esprit même de la loi du 19 mars 1946, doit continuer à vivre dans l’imaginaire et le quotidien de chacun d’entre nous.

Nos voix unies autour de difficultés communes ne peuvent que se faire entendre

En 1946, le désir de rupture avec le statut colonial a été rendu possible parce que les députés des « quatre vieilles » se sont mis d’accord sur un projet commun de rupture. Aujourd’hui, malgré des spécificités, des problèmes se posent de manière commune à l’ensemble des Outre-mers. Au-delà du passé esclavagiste et colonialiste, les problématiques de la continuité territoriale, surrémunération, octroi de mer, dotation ferroviaire, réchauffement climatique, de l’usage et de la reconnaissance de la langue créole, des réflexions peuvent être menées en collaboration. Les mouvements parallèles du LKP et du COSPAR, lors de la récente crise ultramarine, montrent que les difficultés liées au rattrapage économique, au chômage, au coût de la vie mais aussi au manque de repère identitaire, sont des difficultés communes aux Ultramarins. En 1946, c’est le consensus ultramarin autour de problématiques et d’une volonté commune qui a permis la rupture. En 2011, alors que les Outre-mers représentent une puissance en termes de réserve marine, nos voix unies autour de difficultés communes ne peuvent que se faire entendre.

La problématique de la loi du 19 mars 1946 et de la transformation des anciennes colonies d’Outre-mer en Départements français ne se posent pas qu’en termes institutionnels ! 2014 et le spectre de l’Assemblée territoriale rendrait cette loi caduque pour beaucoup. Mais cette loi, bien avant de faire des colonies d’Outre mer des Départements français, est surtout la loi qui a cherché à mettre fin au statut colonial, à la domination et à la misère qui en découlaient. C’est une loi qui se voulait émancipatrice. L’évoquer aujourd’hui amène surtout à se demander si le statut colonial a bien été aboli ou s’il perdure. Sommes-nous les acteurs responsables de notre développement ? Se rappeler de cette loi interroge sur notre capacité à parvenir à un stade de décolonisation effective : celle de nos esprits.
C’est pourquoi, le 19 mars 2011, soit 65 ans après la loi du 19 mars 1946, il est urgent de faire une place, dans l’Histoire de La Réunion et de celle des Outre-mers, à cette date fondatrice dans le processus de décolonisation des territoires et populations ultramarines. Une redynamisation du dialogue ultramarin pour que les parlementaires des Outre-mers français présentent une proposition de loi commune pour que le 19 mars fasse l’objet d’une reconnaissance officielle ? Une « place du 19 mars » comme espace de réconciliation entre les Réunionnais ? Une journée de commémoration officielle pour aborder le thème de la décolonisation et faire le bilan des années passées pour mesurer le chemin qu’il nous reste à parcourir ? Les idées sont nombreuses, tout comme les défis qu’il reste à relever… Encore faut-il que les Réunionnais et les Ultramarins de manière plus générale, 65 ans plus tard, s’approprient enfin cette date.

Émilie Assati
Pour l’association Pour la célébration du 19 mars 1946



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Messages






  • Rien ne sera possible sans prise de conscience , et tout ceci passe par l’EDUCATION
    Commençons par faire en sorte que le peuple s’approprie son histoire ; je dis bien son histoire !! pas celle de "nos ancêtres les Gaullois"

    Des têtes pensantes essayent de rallier à de grandes causes mais à ce jour, on ne peut plus se contenter de demander à "suivre"

    Eduquons pour "élever" et permettre de "décider" à "agir" !!!!!

    Aux heures de grande écoute, on cherche à faire monter l’audimat mais pas à compléter l’instruction !! C’est quoi "un 19 mars ?"

    Au contraire ON veut faire vivre des gens par procuration parce qu’il faut les endormir , surtout profiter qu’ils soient sous perfusion !!! En attendant le début de mois et profiter des promotions, faisons en sorte que le peuple puisse rêver et qu’il se réveille souriant à la vie , surtout sous le soleil !!
    Pourquoi irait-il manifester ? Télé i diffuse 24 / 24 !!!!

    L’ETAT a fait en sorte que les sans emploi deviennent des fonctionnaires !!!!!
    Nos corps étaient soumis à l’esclavage et c’est notre conscience qui est aujourd’hui colonisée !!!!

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  • Bravo pour ce brillant article. Espérons qu’il éclaircira la position de beaucoup sur cette date importante et que la lumière apportée soit une première étape vers la réconciliation entre les Réunionnais.

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  • Au premier commentaire : au lieu de critiquer lâchement derrière votre clavier celle qui essaye courageusement de "rallier sur de grandes causes", s’engage et se mouille un peu avant de critiquer.
    Je suis d’accord avec le message précédent, bravo pour ce brillant article, qui ne fait pas qu’expliquer avec une intelligence, un style et une limpidité si rare cette date complexe, mais qui est aussi revendicatif. Merci Emilie ! Beaucoup ont écrit de sacrés torchons récemment dans la presse sur cette date. Merci de rétablir la vérité, merci de l’expliquer aux Réunionnaises et aux Réunionnais !

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